Transcript of Mécène, le premier mécène de l'Histoire

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Episode summary

Europe 1's Au Cœur de l'Histoire revisits Maecenas, the wealthy Roman who turned his fortune and influence into support for poets and artists and gave his name to the idea of the arts patron. Presenter Stéphane Bern traces his life from his youth in Etruscan Arétium to his rise as a close adviser to Octavian, the future emperor Augustus, and his support for Virgil and Horace.

The second half features an interview with novelist Pascale Roze, who discusses her novel Le Roman de Mécène and the thin surviving sources on him. Listeners will hear how patronage evolved from the Renaissance to the twentieth century, and how ancient writers judged Maecenas's own poetry.

In this episode Stéphane Bern, Pascale Roze

This episode's story of Maecenas, the Roman patron of the arts, was made with the technology behind HappyScribe's subtitle generator.

Speaker 100:00:01

Europe 1.

Stéphane Bern00:00:06

Europe 1, 15 h, 16 h.

Speaker 100:00:10

Au Cœur de l'Histoire, Stéphane Bern.

Stéphane Bern00:00:13

Bonjour à toutes et à tous. Comme chaque jour à 15 h sur Europe 1, je vous propose un voyage au cœur de l'Histoire, et cet après-midi, c'est au cœur de la Rome antique que je vous entraîne pour découvrir le destin méconnu d'un personnage au nom pourtant entré dans l'histoire et dans les dictionnaires : Mécène. Riche Romain devenu protecteur des arts, qui a fait bâtir un palais à la gloire des artistes qu'il admirait, pour, grâce à son influence, les propulser aux fêtes de la gloire, faisant de lui le premier Mécène de l'Histoire. Quelle était la personnalité de Mécène ?

Comment a-t-il inventé ce statut ? Comment sa figure est-elle passée à la postérité ? Avant d'en parler tout à l'heure avec mon invité, l'écrivaine Pascale Rose, qui le raconte dans son nouveau roman, découvrons d'abord le destin de Mécène, le premier Mécène de l'Histoire.

Speaker 100:01:01

Au Cœur de l'Histoire, sur Europe 1. Le récit.

Stéphane Bern00:01:16

Nous sommes à Rome, sur le mont Esquilin, en -39 avant notre ère, dans le palais en construction du richissime Caius Mecenas — Mécène en français —, qui, tout occupé, a contemplé les peintures encore fraîches de poissons, de raisins, de choux, de faisans et de lièvres que ses peintres ont fait naître sur les fresques de sa salle à manger, n'a pas entendu son esclave approcher. Informé de la visite d'un poète, Mécène rejoint le grand atrium, tout hérissé d'échafaudages, puis contourne le bassin, encore à sec, ses sandales crispes sur les poussières blanches, rouges, vertes et d'or laissées par les mosaïstes et les marbriers.

En apercevant l'homme qui l'attend de l'autre côté des colonnes, Mécène se souvient l'avoir déjà entreaperçu une fois ou deux : chez Asinius, un militaire autrefois proche de César, avant la disparition brutale de ce dernier cinq ans plus tôt. Un homme de pouvoir aussi, qui, comme beaucoup d'autres à Rome, aime à s'entourer d'hommes de lettres afin d'asseoir son prestige. Mécène, lui, évite de plus en plus ces rencontres littéraires où la plupart du temps de riches et influents Romains viennent lire des vers de leur cru, le plus souvent médiocre, volant ainsi la lumière aux poètes véritables.

Mais pour ce qui est de l'homme à la haute et fine silhouette, à la toge d'allure modeste qui se tient devant lui, Mécène ne saurait dire à quelle catégorie il appartient, n'ayant jamais rien lu ou entendu de lui. Tous deux ont beau avoir le même âge, 30 ans, et partager une même origine rurale, c'est peu dire qu'ils ne proviennent pas du même monde. Le premier, les mains chargées de bagues, est un grand propriétaire terrien. Son visiteur, qui vient de se présenter à Mécène sous le nom de Virgile, est le fils d'un petit éleveur et apiculteur de la vallée du Pô.

Et là est la cause de sa visite : la ferme de son père est menacée d'expropriation. Le poète, très inquiet pour ses proches en cette période de grande instabilité politique, est venu quémander, via Mécène, la clémence d'Octave, ce petit neveu de César, qui a pris le pouvoir à Rome. Afin d'appuyer sa requête et de justifier sa visite, sans doute parce qu'Asinius le lui a conseillé, Virgile a laissé au maître des lieux l'une des dernières versions de son nouveau recueil. Mécène n'avait pas tenu un manuscrit entre ses mains depuis longtemps.

Une émotion l'étreint à la simple vue de cette écriture délicate à l'encre noire, tracée à la pointe d'un roseau un peu dilué, faite d'un mélange d'eau et de suie. Négligeant ces derniers temps au point de n'avoir pas quoi qu'auteur de poèmes à ses heures gratter le moindre vers depuis des mois, Mécène se sent un peu coupable. Certes, ces jours-ci, les travaux titanesques de sa demeure occupent tout son esprit, mais est-ce une excuse ? Mécène en aurait presque oublié le but initial de ce chantier : l'érection d'un véritable temple des arts sur les hauteurs de Rome.

Un lieu de publicité, de représentation à la gloire des auteurs les plus méritants de sa génération. Mais en cette période troublée, encore faut-il les trouver, ces talents qui sommeillent. Par les temps qui courent, il est vrai que Rome n'a guère le cœur à la poésie, d'où l'émotion de Mécène à la découverte de ce nouvel auteur. Mais alors qu'il s'apprête à lire le texte que Virgile vient de lui confier, le riche homme d'affaires est encore loin de se douter du choc esthétique qu'il va recevoir en pleine poire.

Stéphane Bern00:04:41

Rien ne peut laisser deviner, en effet, qu'il tient entre ses mains l'œuvre encore balbutiante de l'un des plus grands poètes de l'Antiquité, ni que, d'ici quelques minutes, ce coup de foudre artistique prendra pour Mécène la forme d'une vocation qui le fera, à sa manière, entrer lui aussi dans la grande histoire et, dans le dictionnaire, celle des hommes, mais aussi celle des arts, l'une et l'autre intrinsèquement liées.

Pour comprendre comment il en est arrivé là, remontons aux origines, si vous le voulez bien. Pour Mécène, tout commence en -70 à Arétium, en actuelle Toscane, terre de beauté et d'abondance, cœur de l'ancien pays étrusque, ce peuple antérieur à la civilisation romaine, réputé pour son amour des belles choses et son penchant pour l'oisiveté. Mais la naissance de Mécène correspond aussi à la fin de cet âge tout de luxe, calme et volupté. La République est en crise, et le monde romain, au bord de la guerre civile.

À sa naissance, son père, un homme riche et sans histoire, issu de l'ordre équestre, s'est empêtré dans une sombre affaire politique qui lui a coûté la vie. À l'âge de 10 ans, Mécène, fils unique et donc orphelin de père, observe les domestiques de la propriété familiale qui, de leurs gestes délicats, coiffent les cheveux de sa mère. Comme souvent chez les Étrusques, ces esclaves, presque aussi bien apprêtés que leurs maîtres, ont été choisis en premier lieu pour leur beauté.

Son œil d'esthète, c'est à sa mère, Mila, que Mécène le doit. C'est elle encore qui a fait tailler sur mesure le somptueux manteau à la mode grecque qu'il porte ce jour-là, bien plus beau à ses yeux que les toges grossières de Rome. Une fois coiffée, Mila ouvre son coffret à bijoux. Mécène se penche au-dessus de l'écrin où scintillent scarabées d'or et émeraudes intaillées et grelots de perles. Mila regarde son fils, puis avec gravité passe à son annulaire le sceau de ses ancêtres, pieusement transmis de génération en génération dans cette vieille famille étrusque d'ascendance royale.

Émerveillé par la splendeur de ce rubis écarlate intaillé d'une grenouille, Mécène comprend alors qu'il est en passe de quitter l'enfance. À 13 ans, sa mère lui fait un autre cadeau : au marché des esclaves, elle lui achète un nouveau pédagogue, un jeune Grec qui, vous l'aurez compris, n'a pas été choisi pour sa seule culture. Et c'est ainsi qu'auprès des poètes grecs et des épicuriens latins, lus avec avidité, se forge peu à peu la personnalité de Mécène.

Un amalgame de douceur, de dédain des honneurs, de culte de l'amitié, de l'amour, de la musique et des arts. Trois années s'écoulent ainsi paisiblement à Arétium, jusqu'au jour où le grand-père de Mécène presse son petit-fils de 16 ans maintenant de le rejoindre dans la capitale, afin de l'initier à ses affaires. Mila supplie ce fils tant aimé de rester auprès d'elle et de ne pas rejoindre Rome, qui n'est qu'un coupe-gorge sordide. Mais rien n'y fait, et le jeune Mécène se décide à quitter le nid maternel.

À peine arrivé à Rome, c'est peu dire que le jeune provincial déchante. La maison que son grand-père occupe sur l'Esquilin est petite et sombre. Son jardin bute sur une muraille au-delà de laquelle se mêlent les carcasses des bouchers et les cadavres des indigents. L'odeur de ce charnier, à ciel ouvert, mêlée à celle des immondices qui parsèment le quartier, soulève le cœur du jeune homme, habitué jusque-là à l'air pur de la campagne. Mais bientôt, loin de cette demeure suant la tristesse, Mécène finit par s'habituer à la ville.

Dans les boutiques du forum, le jeune homme dépense son or en précieuses statuettes de bronze, bijoux égyptiens ou draps d'Éphèse. Il se plaît aussi à flâner dans les librairies romaines à la recherche d'œuvres fraîchement publiées, toutes entreposées dans leurs boîtes individuelles flambant neuves. Il aime toujours autant la littérature et, en secret, cultive le rêve de devenir poète. Parfois, d'ailleurs, il s'essaie à versifier, puis, en mal d'inspiration, part se changer les idées dans les tavernes de suburbs où se trouvent les prostituées du peuple.

Un jour, le grand-père de Mécène parvient à faire asseoir son petit-fils à sa table. Il a à lui parler. Mécène s'inquiète, redoutant un serment, mais non, il n'en est rien. S'il l'a fait venir à Rome, c'est principalement pour préparer sa succession. Il n'attend pas de son héritier qu'il fasse carrière en politique, lui qui a tant pleuré la mort injuste de son fils. Non, tout ce qu'il lui demande, c'est de faire fructifier son patrimoine. Dans la société romaine, c'est là le rôle des chevaliers, ces riches propriétaires de province, gens d'affaires ou banquiers, certes méprisés par la noblesse sénatoriale, mais dont l'activité est vitale pour la santé économique de Rome.

« Je t'en prie, mon enfant, contente-toi de ton rang, de cette vie calme et paisible de chevalier, à l'abri des orages de l'envie et des accusations de la haine, » lui dit-il. Mécène n'oubliera jamais ces sages paroles. À l'âge adulte, ayant hérité des titres et des biens de sa famille, il s'en retourne à Arétium et se dédie avec ardeur et efficacité à ses affaires. Et d'une année sur l'autre, c'est une grande satisfaction pour lui que de voir sortir de son aubaine ce blé, cette huile, ces précieux pétales de rose qui partent à Rome par paquets entiers pour rembourrer les coussins et décorer les tables des banquets.

À 28 ans, Mécène est désormais un entrepreneur accompli. Ses affaires sont si lucratives que les fours des poteries dans lesquels il a investi en ville ne s'éteignent jamais. Les jours s'en vont. Depuis les balcons de sa villa, il peut voir un épais nuage de fumée à l'odeur âcre, mais fleurant bon l'argent, stagner en permanence dans le ciel d'Arétium. Loin de Rome, le riche propriétaire aurait pu poursuivre ainsi cette vie discrète à l'égard des grands hommes de son temps, puis, comme tant d'autres Romains d'alors, basculer dans l'oubli.

Mais l'histoire en a décidé autrement. Il fait frais en ce petit matin de novembre en -42. Loin de Rome et des troubles qui y règnent depuis que le dictateur Jules César y a été assassiné deux ans plus tôt, Mécène continue de mener une existence des plus tranquilles. Aujourd'hui, le riche propriétaire terrien inspecte ses vignes avec son intendant.

Devant lui, dans la brume matinale, se déploient les collines de son domaine piqué de hauts cyprès. C'est là que, sur la route qui mène à sa villa, Mécène aperçoit deux cavaliers. Les deux hommes ne tardent pas à se faire annoncer auprès d'un esclave du domaine. Il s'agit d'Octave, le petit-neveu héritier de César et de son premier lieutenant, Agrippa. Mécène s'empresse de leur offrir un bain et des vêtements secs, après quoi les trois hommes s'allongent sur des méridiennes dans la bibliothèque de la villa, tandis qu'une jeune servante, richement vêtue, leur sert des coupes de lait d'amande parfumées à la rose.

« Quelle raison me vaut votre visite ? » demande Mécène sur un ton accueillant. En vérité, Mécène connaît déjà la réponse. Octave a besoin d'argent pour abattre les nombreux ennemis qui lui barrent la route du pouvoir. Mécène observe ce jeune homme de 18 ans au teint maladif. Qui pourrait s'imaginer que, d'ici 15 ans, il deviendra Auguste, le tout premier empereur de Rome ? Non, vraiment, personne. Miser sur lui, à cette époque, est un pari dangereux.

Mais il en va ainsi des hommes d'affaires bien souvent avisés. Et bien sûr, Mécène n'a pas oublié les mises en garde de son grand-père : « Béatus illiet queprocule negotis », heureux celui qui se tient loin des affaires. Mon latin d'école est rouillé. Mais c'est une autre maxime qui lui vient à l'esprit au moment de donner sa réponse à Octave : « Béatus quiprodest quibus potest », heureux qui vient se rendre utile à celui qu'il peut aider. Les yeux d'Octave s'éclaircissent et un sourire apparaît sur son visage pâle.

Mécène entre donc dans ce petit groupe d'inconnus qui aura misé sur la fortune bien incertaine d'un jeune homme appelé à devenir un jour empereur. Un choix pour le moins payant. Pour le dire vulgairement, Mécène n'aurait pu imaginer meilleur placement. Au cours des années suivantes, en effet, Octave s'impose comme le maître de Rome. Occupé à éteindre dans les provinces les derniers feux de la guerre civile, le futur empereur délègue son pouvoir à Mécène, qui, depuis Rome, administre la cité sans toutefois s'engager politiquement, ce qui lui permet de conserver sa liberté et de jouir d'un argent qu'Octave lui a remboursé au centuple, faisant de Mécène l'une des plus grandes fortunes de Rome.

Stéphane Bern00:14:00

Dès lors, Mécène n'a plus qu'une idée en tête : profiter de cette notoriété nouvelle pour faire abattre l'antique et austère muraille au-devant de laquelle est bâtie la maison de son grand-père et qu'il entend transformer en palais. En ces temps révolutionnaires où les coutumes anciennes volent en éclats, le terrain du cimetière pour les indigents, qui la veille encore était tenu pour sacré, lui est vendu. Mécène s'empresse de le faire combler afin d'y aménager l'immense jardin où les poètes et les musiciens de Rome seront toujours les bienvenus.

Et c'est ainsi que nous retrouvons Mécène là où nous l'avons laissé au début de mon récit, quatre ans après avoir amorcé la construction de son palais, venant de quitter Virgile et s'apprêtant à le lire pour la toute première fois. « Viens ici, ô bel enfant, pour toi, voici les nymphes qui portent corbeilles débordantes de lys. Pour toi, la blanche naïade cueille pâles violettes et hautains pavots, tresses narcisses et fleurs de fenouil odorant. » Mécène poursuit sa lecture du papyrus sobrement intitulé « Les Bucoliques », et à chaque vers, le voilà happé par les images que le poète fait naître à son esprit.

Difficile de dire ce qui le touche à ce point. Mais, bien qu'impalpable, Mécène l'a reconnu en fin connaisseur de ce qu'elle est. C'est pour elle qu'il convoite les plus nobles étoffes, collectionne les pierres les plus précieuses. C'est pour elle qu'il fait bâtir ce palais. Au fond, il l'a toujours su, sa quête permanente de volupté est moins d'ordre matériel que spirituel. Et c'est dans les arts qu'elle trouve sa forme d'expression la plus pure. Sous la plume de Virgile, c'est la beauté même que Mécène vient de rencontrer.

Dès le lendemain, il descend l'Esquilin en direction du modeste quartier de l'Aventin où loge le poète, puis attend que Virgile le rejoigne dans la petite cour attenante à sa chambrette. « J'ai lu votre livre, il est très beau, lui murmure Mécène, encore ému de sa lecture de la veille. Je ne sais si Octave vous laissera votre ferme, mais pour ce qui dépend de moi, vous pouvez me demander ce que vous voulez. La maison que tu as vue hier, je voudrais qu'elle soit une maison de la poésie à Rome.

Je voudrais qu'elle contribue à ta gloire, Virgile, et à celle d'autres poètes. Mon palais sera terminé au solstice de juin. Pourquoi ne pas l'inaugurer en donnant une représentation de tes Bucoliques ? Par ailleurs, j'irai dès demain rendre visite aux deux frères de la librairie Suzie. Je négocierai pour toi l'achat de ton texte, j'en ferai copier une centaine d'exemplaires, et ce ne sera qu'un début, tu verras. » Face à un Virgile quelque peu ébahi par tant de promesses, Mécène prend chaleureusement congé du poète.

« Mécène ! » crie Virgile, qui vient de rattraper son nouveau bienfaiteur dans la rue. « J'ai un ami à Rome que je trouve bon poète. Pourrais-tu le recevoir ? Il te ressemble ? » « Non, mais il est très doué. Dis-moi son nom, je le connais peut-être. » « Horace ? Ça ne me dit rien. C'est bien la preuve qu'il a besoin de toi. » Virgile et Mécène se séparent, pour l'un comme pour l'autre, et bien d'autres artistes encore. C'est le début d'une grande aventure humaine.

Près de quinze années ont passé depuis la rencontre entre Virgile et son nouveau protecteur, Mécène. Nous sommes en -23, et voilà quatre ans qu'Octave, fossoyeur de la République romaine, est devenu Auguste et qu'il règne en maître absolu d'un empire désormais pacifié. Le quartier de l'Esquilin, à l'image de la nouvelle Rome qu'Auguste a fait sortir de terre, a bien changé. L'air qu'on y respire est pur en ce début de printemps, et le poète qui grimpe une à une les marches menant jusqu'au sommet de la colline, bien qu'attendues, ne se presse pas.

Une fois passées les portes du palais de Mécène, celles-ci lui sont toujours ouvertes. L'habitué des lieux traverse l'atrium inondé de soleil, puis gagne les jardins par le long portique extérieur pavé d'innombrables grenouilles, l'emblème des mécénas. Ce long passage mène vers l'odéon que Mécène a fait construire pour chanter la gloire des nombreux poètes qui sont désormais ses amis. Virgile, bien sûr, mais aussi Vargus, Propers et bien d'autres, dont certains vivent dans les petites maisons d'artistes que Mécène a fait construire dans le parc.

Horace et son nom admirent les statues à l'ombre des ormes et des chênes, les cimes en fleurs des arbres fruitiers, les épais massifs de narcisses et de roses. En ce début de printemps, la période des récitations est ouverte, et la première récitation de la saison est consacrée aux trois livres d'Ode, qu'il vient tout juste de publier. Arrivé à l'entrée de l'odéon, Horace aperçoit son bienfaiteur qui l'attend, paré, parfumé, rasé, drapé d'un manteau court et fendu d'un vert criard. Les deux hommes se tombent dans les bras, puis Horace jette un œil en direction de la salle de spectacle pleine à craquer.

Il remarque aussitôt que l'empereur Auguste est absent, mais se garde bien d'en toucher mot à son protecteur. Comme beaucoup d'autres Romains, Horace a entendu les bruits qui circulaient sur le forum. L'épouse de Mécène, Terenzia, la seule femme à n'avoir jamais fait chavirer son cœur et cause pour lui de bien des malheurs, serait devenue la maîtresse d'Auguste. Mais ces ragots, qui d'ordinaire font la joie de ce poète médisant, Horace les ignore, dès lors que son ami Mécène en est la cible.

Le public s'impatiente et tape du pied. La représentation commence. Les flûtistes entrent en scène en premier, suivis des danseurs et des danseuses, puis apparaissent le chantre et le mime coiffés de fleurs, autant d'artistes qui, pour beaucoup, sont logés sur place par Mécène. La première ode commence. Entre chaque livret chanté, en guise d'interlude, les danseurs de la troupe virevoltent au bruit des cymbales et des exclamations du public. « Clarinae pos atlantis Aedes ! » Puis revient le texte d'Horace.

Soudain, le cantor et le mime se rejoignent au-devant de la scène, puis se tournent vers Mécène et le désignent du doigt. Chacun comprend alors que les vers qui vont suivre lui sont dédiés. « Mécène, issu d'ailleurs roi, ô toi, mon appui et ma douce gloire, si tu me donnes une place parmi les lyriques inspirées, j'irai au plus haut des airs, toucher les astres de ma tête. » Mécène, tenu de se lever pour recevoir l'hommage du poète, rougit, puis s'empresse de se rasseoir.

Contrairement à beaucoup de Romains, il préfère l'ombre à la lumière. Les odes d'Horace reprennent de plus belle, invoquant tantôt les amours de Vénus la Vagabonde, puis la fidélité de la déesse Lucine. On chante le goût du vin et des excès, puis on loue aussitôt les vertus de la tempérance et de la sobriété. Tantôt l'on déclame l'urgence et la beauté de vivre, tantôt on pleure la mort inévitable qui vient. Les grimaces des comédiens passent de la joie au désespoir. Le spectacle s'achève dans une émotion très vive.

Troublés, les convives de Mécène quittent l'odéon et se dispersent dans les jardins où une fête est donnée. En passant devant les bosquets de rosiers détruits, certains des invités se remémorent les formules horaciennes qu'ils viennent tout juste d'entendre, comme « Spargerosas fait pleuvoir des roses » ou bien « Carpe diem cueille le jour », appelés d'ici peu à devenir des préceptes à la mode. Et c'est à croire que le poète a toujours raison, car même au creux de cette lenteur antique, le temps court toujours trop vite.

De saison en saison, les poudres et les crèmes que Mécène applique chaque jour sur sa peau ne parviennent plus à dissimuler son masque de la vieillesse. Ses vêtements chatoyants, ses parures et tant d'autres artifices s'accordent mal avec ses cheveux grisonnants. Les pastilles de myrte et les baies de lierre ne parviennent plus à rafraîchir son haleine, d'où émane une odeur nouvelle, un parfum de pourriture qui lui rappelle étrangement celle des charniers sur lesquels jadis donnait la maison de son grand-père. Dans les somptueux miroirs d'étain qui ornent la salle à manger entre les natures mortes qu'ont réalisées pour lui les peintres les plus raffinés de Rome, Mécène constate une fois de plus que rien n'est éternel, que ce luxe qui l'entoure est aussi périssable que les vanités qui décorent ses murs.

Mais les mots d'Horace, de Virgile et de tous ceux qu'il a aimés et soutenus, et qui même, en leur absence, continuent de l'accompagner, parviennent encore à apaiser son âme. Mécène comprend qu'en ayant participé à l'éclosion de telles voix, qu'en s'étant fait le tuteur de ces génies alors en herbe, sa vie n'aura pas été vaine. « Tout est périssable, il est vrai, se dit Mécène en quittant la pièce, mais l'art, lui, est éternel. Et il en va de même pour l'héritage de Mécène dont le nom, après sa disparition, entrera dans le langage courant et donnera son nom au protecteur des arts.

Stéphane Bern00:23:08

» Mécène meurt un soir de l'an VIII avant notre ère, à l'âge de 64 ans. Le terrain sur lequel est bâtie sa maison étant sacré, l'inhumation a lieu dans ses propres jardins, une cérémonie intime et sans apparat. Il faut dire que l'empereur doit beaucoup à Mécène et à sa fortune, lui qui vient même d'hériter de son magnifique palais. Lors du XIVe siècle italien, et alors que Dante vient d'unifier la langue italienne moderne, le poète Boccaccio, dans sa « Comédie des nymphes florentines », fait alors entrer le mot « Mécène » dans le langage courant pour évoquer un protecteur des arts.

Boccaccio, qui, comme Dante et avant lui, fut soutenu par de riches banquiers italiens, des mécènes modernes dont la fortune a permis de soutenir nombre d'artistes désargentés dans l'Europe du Moyen Âge, puis à la Renaissance. Ils sont nombreux, ces hommes riches à qui l'histoire de l'art et plus largement celle de l'humanité doit beaucoup. Et ce n'est pas la seule fortune de ces protecteurs qui a œuvré à faire connaître de grands artistes, mais aussi leur richesse de cœur et d'esprit. Car oui, en suivant aujourd'hui les pas de Caius Mécénas, grâce à l'imagination de notre invitée, la romancière Pascal Rose, qui fait renaître ce personnage dans son dernier livre, le roman de Mécène, vous avez sans doute senti que, loin des caricatures, les hommes et les femmes qui ont consacré une part de leur vie au service des grands artistes n'étaient pas que de simples cassettes ambulantes, mais bien souvent des esthètes, sachant reconnaître le talent avant de le porter au nu, influençant de surcroît les goûts du public.

Et sans refaire l'histoire, on peut se demander ce qu'elle serait devenue Léonard de Vinci, Michel-Ange, Saint François Ier ou les Médicis. Si Ambroise Volaire, Gauguin, Van Gogh, Cézanne ou Matisse seraient parvenus jusqu'à nous, de même, sans la très excentrique Peggy Guggenheim, Max Ernst, Pollock et Picasso auraient-ils atteint la même notoriété ? Ces questions, il est vrai, demeurent sans réponse, mais il reste vrai que l'artiste a besoin du mécène, comme le mécène a besoin des artistes.

Europe 1, 15 h-16 h. Au cœur de l'histoire. Bonjour Pascal Rose, merci d'être avec nous sur Europe 1. Bonjour Stéphane Bern, je suis très heureuse d'être là. Et nous de vous recevoir. Pascal Rose, vous êtes romancière et auteure du roman de Mécène publié chez Stock. Pourquoi avoir décidé de faire revivre ce personnage dans votre roman ? Parce que c'est un personnage magnifique, formidable, je dirais. Non seulement c'est un mécène, mais c'est un mécène de très grand talent.

C'est un découvreur, parce qu'il faut se remettre à l'époque. Nous, Virgile, pour nous, c'est un très grand nom, mais à l'époque, ça n'était pas un très grand nom. Donc il a deviné. C'est quelqu'un qui devine, Mécène. Ensuite, c'est quelqu'un d'extrêmement généreux et plein de tact. Il n'a jamais écrasé les poètes de sa supériorité, jamais. Et par exemple, il n'a jamais demandé aux poètes de chanter ses propres vers à lui, alors qu'il en écrivait.

Donc c'est une grande qualité de cœur. Voilà. Et je pourrais dire que si j'ai choisi de faire un livre sur le personnage de Mécène, c'est parce que moi, dans ma propre vie, j'ai eu la chance d'avoir des gens qui m'ont protégée. Donc c'est une façon de leur rendre hommage aussi. Pascal Rose, vous aviez déjà publié un livre sur Horace que Mécène a justement permis de faire découvrir. Qu'est-ce qui vous fascine dans cette antiquité romaine ? Eh bien, que ce sont nos racines.

Vraiment nos racines. C'est notre chair, même. Les racines continuent à nous faire vivre. Et on ne le sait plus, on ne le voit pas. On parle beaucoup de nos racines judéo-chrétiennes, par exemple. Mais nos racines gréco-latines, elles tombent dans l'oubli, alors que la langue vient de là. Notre régime politique, la République, est inventée par les Romains. Plein de choses de la culture nous viennent de... Et des détails.

Je vous donne un petit détail. Vous connaissez cette expression « un ange passe » ? Eh bien, les Romains l'employaient déjà. Mais l'ange, ce n'était pas l'ange chrétien. C'était Hermès, le petit dieu qui a des ailes. Et nous avons gardé cette image de l'ange en référence à Hermès à cause des ailes. Vous voyez, il y a plein, plein de choses comme ça dans notre monde. Et si on s'y penche, on se dit : « Il est là, à portée de main. » À propos de ce nouvel ouvrage, vous précisez bien dans votre prologue qu'il ne s'agit ni d'une biographie ni d'un exposé sur le mécénat, mais bien d'un roman.

Vous écrivez qu'il raconte l'histoire d'un homme d'autrefois, vivant à une période de bouleversements violents, habité par l'amour de l'art et le désir de voir arriver la paix. Un homme à la fois faible et puissant. Quelle est la part de vérité et celle de fiction dans votre roman, alors ? Alors, il y a forcément de la fiction, parce que les sources sont relativement minces sur lui, mais il y en a quand même. Et celles-là, je les ai vraiment étudiées. D'abord, une chose qu'on doit dire, le contexte historique, dans la mesure de ce que nous savons et dans la mesure de mes capacités, est juste.

Tout ce que j'ai écrit est vraisemblable sur le plan du déroulement de la vie de Mécène, mais j'ai bien été obligée, par exemple, de lui donner, quand on fait un roman, il faut lui donner une naissance, des parents, une famille, une femme, des relations amoureuses. Et tout ça, on ne savait rien de concret. On n'avait aucun texte. On a une chose qui est très importante, c'est le témoignage de Sénèque, qui ne l'a jamais connu, mais son père avait connu Mécène. Et Sénèque détestait Mécène.

Donc c'est drôle d'avoir un témoignage a contrario, si vous voulez. Il le détestait parce qu'il représentait tout sauf les valeurs romaines traditionnelles, c'est-à-dire la dignité, la toge. Mécène, par exemple, ne portait pas la toge. Il faut imaginer que Mécène, c'est quelqu'un d'un peu à côté. Imaginez, par exemple, qu'un ministre, parce qu'il a eu un rôle d'un ministre actuellement, au lieu de porter le costume costarde-cravate, irait avec un pantalon à fleurs dans son ministère. C'est à peu près ça, Mécène.

Donc il a cette fantaisie. Et il est, en plus de ça, très doué, très fin. Voilà. Et comment vous avez mené vos recherches ? Alors, je me suis fondée principalement sur deux personnes. Une thèse qui est parue sur le personnage de Mécène, du point de vue de son protectorat des poètes, et puis des cours d'un professeur très savant au Collège de France, qui s'appelle Dario Montovani, qui sont des cours de droit. Mais comme il est plein de la culture latine, poétique, philosophique, qu'il en parlait, c'était une façon pour moi d'être en contact directement avec ça.

Et puis, je dois dire, énormément lu, y compris lu tout ce que je pouvais imaginer que Mécène avait dans sa tête, c'est-à-dire l'Iliade, le Dicé, toute la culture de l'époque. Qu'est-ce que vous avez appris au sujet de sa personnalité ? Alors, appris. J'ai appris que c'était un homme double. Il était capable d'être extraordinairement vif sur le plan politique, par exemple, puisqu'il a rendu des services à Horace, à Octave, pardon, quand Octave était en campagne, Mécène le représentait à Rome.

Et à ce moment-là, il était capable d'être d'une très grande vigilance et d'une très grande promptitude de réaction. Mais s'il n'avait pas, si Rome et si Octave étaient là et que donc il n'avait pas de responsabilité, Sénèque dit qu'il était particulièrement paresseux, qu'il était sensuel et qu'il avait comme une personnalité clivée, qu'il détestait. Il le donne en contre-exemple à Lucilius, par exemple, qui est un de ses élèves à qui il demande de mener sa vie selon les principes stoïciens.

Pour lui, j'ai donc appris que Mécène était le contraire d'un stoïcien, un épicurien, par exemple. Pascal Rose, vous dites dans votre roman que rares sont les mécènes qui savent qu'ils doivent leur nom à quelqu'un, alors que personne n'ignore qu'une poubelle doit son nom à Eugène Poubelle. Ce roman sert-il aussi de rappel à l'histoire ? Ah oui, bien sûr. Bien sûr, c'est une de mes volontés les plus profondes. C'est la tristesse, la peine dans laquelle je suis de voir que l'histoire de Rome est quasi inconnue.

Quasi inconnue. L'empereur Auguste dit vaguement quelque chose à quelqu'un. Mais là, on est dans une époque absolument fascinante qui est le passage de la République à l'Empire. Et je vous signale que l'actualité ne cesse de me renvoyer, en tout cas dans ma tête, mais dans la tête de beaucoup de personnes, à ce qui s'est passé à Rome. C'est-à-dire de voir chanceler les démocraties, de voir arriver des personnages très forts avec des volontés impérialistes, vous voyez, à qui je fais allusion. L'histoire nous donne des leçons, là.

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Et justement, puisqu'on parle de Mécène, quelle est votre définition du terme « mécène » ? Alors, un mécène, c'est avant tout quelqu'un qui a du goût, le talent de découvrir des gens qui ne sont pas encore arrivés à maturité dans la lumière. Je ne veux pas dire qu'ils ont déjà du talent, mais ils ne sont pas encore révélés. Et c'est lui qui va les révéler. Ça, c'est la première chose. La deuxième chose, et qui est très importante pour moi, ce sont des gens qui ont le don de l'amitié.

Et ce n'est pas facile d'être ami d'un artiste, parce qu'un artiste est quelqu'un de fragile, de susceptible, de mal dans sa peau. Et Mécène sait faire ça. Et troisièmement, il est extraordinairement généreux. Il ne m'egote jamais. Et ça, pour les mécènes, c'est très important. Mais selon vous, comment Mécène a-t-il inventé ce statut de mécène ? Alors, il ne l'a pas inventé. Il lui a donné son heure de gloire, mais en fait, il s'est installé dans la structure de la société romaine.

Par exemple, on peut, deux siècles déjà avant Jésus-Christ, parler du cercle des Scipion. Les Scipion, c'est une très grande famille. Et ils avaient dans leur clientèle, puisque la société romaine est divisée en patrons et en clients, ils avaient dans leur clientèle Thérence, Lucilius, des sculpteurs, des peintres, pour être entourés de gens cultivés qui leur venaient de la Grèce. Et donc, lui, ce qu'il a fait, Mécène, c'est qu'il s'est d'abord porté spécialement sur les poètes, ce qui est une nouveauté, et qu'il les a reliés à l'émergence de la Pax Romana, de l'arrivée d'Auguste.

Donc il a créé un lien presque inextricable entre le champ, entre guillemets, politique et l'art. Mais selon vous, comment les mécènes ont évolué depuis l'Antiquité ? Alors, c'est surtout à la Renaissance, je dirais, qui est pour nous une période de grand mécénat. Ça a évolué dans le sens, peut-être un peu regrettable pour un écrivain comme une écrivaine comme moi, qu'il s'est orienté vers les beaux-arts, parce que c'est un art plus spectaculaire, plus visible.

Et comme les princes, comme les Médicis, ou les rois comme François Ier ont voulu s'entourer de gloire, la gloire artistique est venue à leur soutien. Et puis c'était des gens aussi très raffinés. Et ils se sont principalement penchés... On pourrait dire que ça, c'est une évolution du mécénat, qu'elle est allée vers les beaux-arts. En délaissant un peu les poètes. En délaissant un peu les poètes. Mais alors, pour moi, la plus belle époque du mécénat, plus proche de nous, c'est au XXe siècle, avec, par exemple, des gens comme Marie-Laure de Noailles et Charles de Noailles.

Vous savez, ce sont des gens qui, eux, alors, pour le coup, se sont aussi intéressés à toutes sortes d'artistes, y compris les écrivains, les musiciens, les peintres, et le cinéma qui est arrivé, et à la modernité. Ce sont eux qui ont financé Bunuel. Et c'est quand même magnifique. Après, il y a madame Vinaretta-Singer, qui a cette immense fortune qui lui vient des machines à coudre, et qui les met au service de la musique contemporaine. Vous dites que l'histoire ne l'a pas tout à fait oublié, mais à son égard, elle a fait peut-être pire que l'oubli, elle le raille.

Comment ce pauvre Caius Mécénas s'est-il passé à la postérité ? Parce qu'en fait, il est passé à la postérité par deux personnes. D'une part, par Sénèque, dont j'ai déjà parlé, qui en dit plus que pendre. Et d'autre part, par Quintilien, qui est un grand rhéteur et rhétoriqueur, et qui est professeur de rhétorique, et qui, lui, a pris certains de ses vers pour montrer à quel point, selon lui, ils étaient mal écrits. Mais en fait, il était en train d'inventer le baroque. C'est ça. C'est ça peut-être que n'a pas vu Quintilien. Et puis, il y a aussi Auguste, qui a laissé des petits billets sur lui, qui se moquait de lui, alors qu'il s'aimait énormément.

Et pour vous donner une image, il lui dit : « On dirait que tes vers, tu les as passés au fer à friser. » C'est joli, comme expression. C'est joli. En fait, il nous reste presque rien. Presque toute son œuvre a disparu. Ah oui, vraiment. On a juste des citations. Justement, celle de Sénèque, qui dit : « Regardez comme il écrit mal. » Et donc, à ce propos-là, on a les vers. Mais alors, il écrivait mal, selon vous ? Il écrivait... Il n'avait pas de classicisme. Il cherchait quelque chose. Et probablement, c'était tarabiscoté, pour revenir à Auguste.

Donc, il avait un fer à friser. Il avait un fer à friser, oui. On l'oublie, mais Mécène était avant tout poète, comme vous l'avez justement rappelé à l'instant. Du poète, il ne reste que des miettes, écrivez-vous, de ses plus fameux. Protégés comme Virgile, Horace et Properce, nous sont parvenues les œuvres entières. Et déjà, le mécène, celui qui pousse l'autre devant lui. Et donc, c'est ça, au fond. C'est que le mécène s'oublie, en tout cas, doit passer après les œuvres de ceux qu'il pousse en avant.

Le mécène n'a pas pour but de se glorifier lui-même, mais de glorifier ceux qu'il protège. Voilà, c'est sa définition. Et vous faites la différence entre les commanditaires d'œuvres qui volent parfois au-devant du succès, c'est-à-dire qu'ils vont commander des œuvres à des gens dont le talent est déjà reconnu. Alors, à la Renaissance, c'est beaucoup passé comme ça. Par exemple, les Médicis, les papes, Jules II, par exemple, avec Michel-Ange, ils leur permettent de vivre. Ils les ont repérés, ils les aiment. C'est un échange de bons procédés.

Mais ils ont tous les deux de l'or dans les mains. Les uns, ils l'ont, l'or réel, et l'autre, ils ont l'or de leur talent. Mais en fait, un mécène est celui qui va dénicher des talents nouveaux. Oui, c'est ça. Il y a aussi cette... C'est sa fonction la plus précieuse. Sa fonction, oui, de découverte. Et donc, d'anticipation. C'est ça. Donc, il ne cherche pas le rendement immédiatement. Et peut-être même, il ne cherche pas du tout le rendement. Par exemple, les Noailles, ils ont perdu énormément d'argent. Ils étaient très riches. Mais avec Bunuel. Ils ont perdu beaucoup d'argent. Vraiment beaucoup.

Donc, il y a une forme de générosité. Pour terminer, je peux dire qu'Aristote, dans son Éthique à Nicomaque, pardon, je suis un peu macuistre, mais il y a une définition de ce que c'est que la personne magnifique. Et la personne magnifique, c'est une personne qui sait dépenser, non pas pour acheter des richesses, mais pour produire des œuvres, et des œuvres qui, elles-mêmes, produisent la beauté, et qui, pour cela, ne regardent pas à la dépense. Je pense que tous les actuels, Pinault, Arnaud, devraient avoir ça écrit sur tous les papiers à en-tête de leur fondation.

Mais c'est le mot de la fin. Merci beaucoup, Pascal Rose, de nous avoir accompagnés cet après-midi au cœur de l'histoire de Mécène, le premier mécène de l'histoire. Je rappelle que votre livre, Le Roman de Mécène, est disponible aux éditions Stock. Au cœur de l'histoire est un podcast européen. Le récit d'aujourd'hui a été écrit par Éloi Audouin-Rouzeau, à la réalisation Guillaume Vasso, rédaction en chef Benjamin Delseul, journaliste Clara Léger. Et pour plonger à nouveau au cœur de l'histoire, rendez-vous avec Virginie Giraud tous les jours en podcast sur votre appli préférée.

Et moi, je vous retrouve évidemment du lundi au vendredi à 15 h sur l'antenne d'Europe 1.

Episode description

Archive - Stéphane Bern nous entraîne au cœur de la Rome Antique pour découvrir le destin méconnu d’un personnage au nom pourtant entré dans l’Histoire – et dans le dictionnaire : Mécène, riche romain devenu protecteur des arts, qui a fait bâtir un palais à la gloire des artistes qu’il admirait, pour, grâce à son influence, les propulser au faîte de la gloire, faisant de lui le premier “mécène” de l’Histoire…

Quelle était la personnalité de Mécène ? Comment a-t-il inventé ce statut ? Comment sa figure est-elle passée à la postérité ?

Pour en parler, Stéphane Bern reçoit Pascale Roze, écrivaine, auteure de "Le Roman de Mécène" (Stock). (rediffusion)

Au Cœur de l'Histoire est un podcast Europe 1.

- Présentation : Stéphane Bern

- Réalisation : Guillaume Vasseau

- Rédaction en chef : Benjamin Delsol

- Auteur du récit : Eloi Audoin-Rouzeau

- Journaliste : Clara Leger

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