Transcript of Les recluses du Moyen-Âge, des femmes emmurées en centre-ville

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Episode summary

This archive episode of Au Cœur de l'Histoire explores the lives of recluses in medieval Europe. Host Virginie Girod describes how, from the 14th century, women were walled into small cells attached to city walls and churches, where they devoted themselves to prayer and penance in harsh conditions.

The episode traces the roots of this practice in early Christianity, explains why many women turned to it, and details the solemn ceremony of enclosure. It also recounts the stories of figures such as Yvette de Huy and Wilburge, and examines why the practice declined from the 15th century.

Later writers portrayed them in romanticised ways.

In this episode Virginie Girod

This transcript of the medieval recluses episode was made with HappyScribe technology, the same technology behind Google Meet transcription.

Speaker 100:00:01

Europe 1.

Virginie Girod00:00:10

Nous sommes à Rouen au XIVe siècle. La cathédrale est encore en cours de construction, mais sa large façade gothique s'élève déjà haut dans le ciel. Tout près de là, la recluse de Rouen se laisse hypnotiser par les coups de marteau et de burin des ouvriers. Ces bruits rythment sa journée plus sûrement que les prières. Un peu hagarde, la femme laisse glisser son regard sur le mobilier de sa logette : un grabat infesté de punaises, placé au-dessus d'une fosse symbolique qui lui servira bientôt de tombe.

Une table garnie d'une assiette où pourrissent les reliefs d'un repas. Elle se fige un peu : est-ce que ce sont des vers qui grouillent dans les restes de bouillie, ou un rat qui essaye de chiper un quignon de pain ? La recluse se met à réciter frénétiquement un autre père en fixant son attention sur le crucifix au-dessus de son petit autel. Elle renonce à faire les sans-parents : c'est inutile dans une pièce de 6 mètres carrés, dans cet espace exigu dont la porte a été murée. De dépit, au bord de la crise d'angoisse, la recluse s'appuie contre la fenestrelle de son reclusoir.

Elle continue à psalmodier en laissant son regard divaguer dans la rue. Les gens passent, sans lever les yeux sur sa misère : des marchandes avec des paniers, des groupes d'enfants bouillonnants de vie, des artisans qui tirent des charrettes à bras. Elle, elle n'existe plus. Elle est déjà morte, déjà enterrée, et pourtant encore vivante. La preuve : elle sent l'air frais tomber de la fenêtre sur son visage. Elle devrait prier plus fort, accepter que le démon la tourmente et laisse son âme s'élever vers Dieu.

C'est son rôle, son devoir de prier pour tous ces gens qui passent là, devant sa logette. Mais cette fois, l'angoisse est trop forte. La recluse, pause ses mains sur le bord de la fenestrelle, sort le visage pour respirer un peu d'air frais. Elle se sent si sale, si maigre. Elle passerait sans peine par l'ouverture si elle prenait appui sur son unique tabouret. Mais quand on est recluse, on ne revient pas à la vie. On n'a plus le droit d'être au milieu des gens. La seule délivrance, c'est la mort.

En face du reclusoir, il y a une boulangerie. La pauvre femme observe le boulanger activer le feu dans son grand fourneau. Il lance des bûches dans les flammes qui jettent à leur tour une lumière orange sur les parois du four. Un peu tremblante, la recluse prend appui sur le tabouret. Elle se hisse sur le bord de la fenestrelle, pousse pour faire passer ses hanches dans l'ouverture et tombe lourdement sur le sol boueux. Sans réfléchir, elle se relève, court et se précipite vers les flammes infernales qui mettront fin à son calvaire et se jette dans le four.

Elle n'a pas résisté à la tentation du démon. Je suis Virginie Giraud et je serai votre guide au Cœur de l'Histoire, un podcast européen. Les recluses du Moyen Âge, des femmes emmurées dans les centres-villes. Dès le IIIe et le IVe siècle, le christianisme, nouvelle religion qui prend de l'essor autour de la Méditerranée, encourage la vie en marge du monde, simple, dans les privations matérielles, pour se vouer à la prière et à Dieu.

Les premiers mouvements monastiques, qui vivent selon une règle, voient le jour du côté de l'Égypte en même temps que l'érémitisme. Cette solitude est considérée comme supérieure à la vie monacale, mais plus difficile d'accès. Il faut avoir le tempérament d'un saint pour imiter Jésus qui était seul dans le désert. Les femmes ne sont pas en reste : au début du Moyen Âge, les Français considèrent que Marie-Madeleine aurait terminé sa vie dans la grotte de la Sainte-Baume, en ermite, dans notre Provence.

Si l'érémitisme est une sorte de Graal pour les hommes les plus pieux, c'est beaucoup plus dangereux pour une femme qui peut être la proie facile des brigands et, plus encore, des violeurs. C'est dans ce contexte que se développent les reclusoirs dans les villes après l'an 1000. D'autres facteurs favorisent ce mode de marginalisation religieuse. Un climat clément et peu de guerre ont permis une explosion démographique : les villes sont de plus en plus prospères grâce aux routes commerciales et aux foires. Bientôt, les cathédrales s'élanceront vers le ciel.

Tout ça a l'air fantastique, mais il y a des perdants dans cette période de mutation, et plus souvent, ce sont des perdantes. Parmi celles-ci, les jeunes filles victimes de viols en ville, généralement par des groupes d'étudiants qui se croient tout permis : les femmes abandonnées au profit d'une maîtresse, les veuves sans le sou, les prostituées repenties, et même quelques aristocrates très dévotes. Toutes ces femmes sont de potentielles candidates pour entrer dans les monastères, mais ils sont trop peu nombreux pour elles. La réclusion est donc un plan B.

Les reclus, et plus souvent les recluses, sont enfermés dans des logettes, des maisonnettes de bois ou de pierre adossées aux fortifications des villes, aux édifices religieux ou de charité. Et à Paris, on en trouve aussi dans le cimetière des Innocents, cet énorme cimetière qui se trouve en plein cœur de la capitale, près de l'actuel Forum des Halles. La plus célèbre des recluses des Innocents est Alix-la-Burgotte, au XVe siècle. Son reclusoir, collé à l'église, avait une petite ouverture sur la nef qui lui permettait de suivre les offices.

Les candidates à la réclusion, comme Alix-la-Burgotte, sont validées par l'évêque. Elles participent, quand elles en ont les moyens, à l'érection de leur logette ; sinon, la municipalité s'en charge. Une fois enfermées, ces femmes sont dépendantes de la charité des passants et de la municipalité. Mais ce n'est pas gratuit : elles ont un rôle social important. Elles prient pour les habitants du quartier, écoutent leurs problèmes, leur donnent des conseils avec l'aide de Dieu. Les mieux éduquées apprennent à lire aux enfants du coin, et quelques-unes sont même considérées comme des prophétesses.

Virginie Girod00:06:14

Quand le reclusoir est proche des murs des fortifications de leur ville, elles prient pour sa protection. Ainsi, au XVe siècle, alors que la grande peste et la guerre de Cent Ans ont inauguré une nouvelle période de troubles, la recluse de Bavais dissuade des soldats de brûler l'église de la ville en promettant de prier pour leur âme. Une recluse charismatique n'est donc pas dénuée de prestige.

À l'été 1372, le roi Charles V assiège La Rochelle à leurs aux mains des Anglais. Sa victoire fait de cette ville une cité française. Beau succès, que le roi complète en transférant à Paris la recluse Guillemette de La Rochelle - on disait qu'elle était une sainte. Il lui fait ériger un bel oratoire de bois dans le quartier Saint-Méry et veille à lui offrir toute la nourriture et les soins dont elle a besoin. Leurs contemporains voient souvent les recluses comme des saintes, même si le poète du XIIe siècle Alred de Rivault fait d'elle des anti-héroïnes pour mieux célébrer sa sœur, la plus exemplaire des recluses.

Selon lui, nombreuses sont celles qui, au lieu de prier, passent leur journée à la fenestrelle de leur cellule pour s'enquérir des derniers potins du quartier, jouer les entremetteuses entre deux voisins, ou vanter la beauté des rideaux et des tapisseries qu'un généreux protecteur leur a offertes. Il cite même le cas d'une recluse qui a réussi à tomber enceinte après avoir fait passer un amant par sa fenestrelle. À l'entendre, on croirait que cette vie est facile. Au contraire, elle est souvent l'aboutissement d'une vie de misère ou de désarroi.

Prenons l'exemple d'Yvette de Huy. Il est édifiant. Nous sommes au milieu du XIIe siècle, à Huy, près de Liège. Yvette est une fille de bonne famille. Elle est mariée à 13 ans, au dépit de sa répugnance pour son fiancé. Cet homme la violente. À 18 ans, elle est déjà mère de trois enfants, et elle est aussi veuve. Pour rien au monde, elle ne veut se remarier. Yvette veut se consacrer à Dieu, contre l'avis de son père, et sollicite l'aide de l'évêque qui le convainc de ne pas la remarier. Yvette consacre alors son temps et ses biens à venir en aide à plus malheureux qu'elle.

Elle prend soin des pauvres et soigne les lépreux. On raconte qu'elle espère même attraper leur maladie. Certes, Yvette est très pieuse, mais c'est aussi une âme dévastée par des traumatismes dont l'histoire gardera le secret. Ses parents la prennent pour une folle. Ils lui retirent ses enfants et exigent qu'elle arrête de dilapider ses biens. À 34 ans, elle parvient à convaincre l'évêque de la laisser se reclure. Elle fera pénitence dans sa cellule pour protéger les âmes de la cité de Huy.

À cette époque, la cérémonie d'entrée en réclusion est établie. C'est un rite funèbre qui place la recluse entre deux mondes : celui des morts et celui des vivants. Au jour de sa clostration, Yvette est accueillie sur le parvis de l'église par l'évêque et ses assistants. Elle chemine auprès d'eux dans la nef et s'allonge sur le sol auprès de l'autel, là où, d'ordinaire, on place les cercueils. Elle assiste, prostrée, à la messe de requiem, la messe des morts.

Une fois l'office achevé, elle est escortée par le personnel religieux jusqu'à son reclusoir, une pièce modeste d'à peine 6 mètres carrés, avec une table, un tabouret, un grabat, un autel et un crucifix. Dans le sol de terre battue, il y a une fosse. Yvette s'y allonge, toujours silencieuse, pendant que les cloches de l'église sonnent le glas comme pour un enterrement. L'évêque bénit la cellule et jette un peu de terre sur le corps de la nouvelle recluse, comme si on l'enterrait. Et c'est un peu le cas.

L'évêque sort ensuite de la logette et bénit la porte qui vient d'être murée. Yvette est maintenant seule dans sa maisonnette fermée pour toujours. Son seul contact avec le monde est une fenestrelle munie de barreaux ou de volets que l'on peut fermer avec un rideau noir. C'est par cette ouverture modeste qu'on lui portera de la nourriture et qu'on sortira ses ordures. Pour la première fois, Yvette est apaisée. Elle prie beaucoup. Elle a des crises mystiques. Elle est si célèbre et aimée dans la ville que les gens accourent pour lui parler et lui demander d'intercéder en leur faveur auprès de Dieu.

Yvette a la capacité de lire dans les âmes. On ne peut rien lui cacher, aucun péché, aucune tourmente. Elle meurt à 70 ans, près de 35 ans après sa réclusion avec la réputation d'une sainte. Ce destin pathétique, mais choisi par son héroïne, ne doit pas occulter les horreurs vécues par d'autres recluses. Un siècle après l'histoire d'Yvette de Huy, il y a celle de la bienheureuse Wilburge en Autriche. La vie de recluse est une vie de tourmente, de privation.

L'hygiène est déplorable. Le manque de mouvement flétrit le corps, un corps puni et martyrisé pour que la pénitence de la recluse rachète les péchés de la communauté. Wilburge résiste à tout, mais un jour, la tentation est trop forte. Elle quémande un peu de viande à ceux qui lui amènent de la nourriture. La voilà exaucée. On lui tend un plat par la fenestrelle. Mais alors qu'elle s'apprête à manger et à se laisser aller à un petit péché de gourmandise, elle trouve des crapauds dans son assiette.

Une autre fois, une voisine malveillante lui offre un repas empoisonné. On raconte que la pauvre recluse aurait vomi des grenouilles vivantes et que des serpents grouillaient autour d'elle pendant qu'elle priait la face contre le sol. Sur le plan religieux, voyons dans ce récit de souffrances morales et physiques des supplices pour élever l'âme, mais des supplices fantasmagoriques qui ressemblent à des contes de bonne femme ou à des hallucinations de psychotiques. Cependant, l'Église a estimé que Wilburge avait assez souffert et prié pour être considérée comme une bienheureuse.

Disons que c'est le grade en dessous de la sainte. Mais toutes les recluses n'ont pas résisté à la tourmente aussi bien que cette âme. Comme je vous le racontais en ouverture de ce récit, la recluse de Rouen a préféré le suicide en se jetant dans le four du boulanger plutôt que de continuer à endurer la clostration. Rarement, les recluses sont autorisées à quitter leur cellule lorsque leur détresse devient trop voyante. Un reclus de Lyon a même négocié une balade quotidienne. Le cas de Colette de Corbie au XVe siècle est différent.

Virginie Girod00:13:02

Cette jeune fille, originaire de Picardie, avait la vocation de la foi. Aucun béguinage, aucun ordre monacal féminin ne lui paraît assez sévère pour exalter sa foi. Elle demande donc à entrer dans un reclusoir adossé à l'église Saint-Étienne-de-Corbie. Elle y demeure trois ans, car pendant sa réclusion, saint François d'Assise lui apparaît dans une vision et lui ordonne de réformer son ordre. Au début, Colette refuse d'obéir, car elle ne veut pas sortir de sa logette. Mais en 1406, une bulle papale la libère officiellement du reclusoir.

Elle réforme l'ordre des clarisses et fonde plusieurs couvents. Le XIVe siècle semble être l'âge d'or des recluses. La ville de Rome en compte 260 en 1320. Mais l'Église n'encourage pas ces vocations solitaires, car elle redoute les hérésies. Et puis, la mode de la réclusion s'étiole au XVe siècle. Le contexte des guerres incessantes pousse les villes à renforcer leurs murailles défensives et à raser les reclusoirs construits contre elles. Par ailleurs, l'Inquisition, le tribunal en charge des hérésies, devient aussi plus puissant à cette époque.

Il prononce souvent des peines de prison à perpétuité, et la réclusion ne peut pas être à la fois une punition et un acte de perfection chrétienne. L'Église limite donc de plus en plus le nombre des reclus. Au XVIIe siècle, Jeanne de Cambrie est la dernière recluse française. Après avoir supplié pendant cinq ans son évêque, elle se cloître dans une logette accolée à l'église Saint-André-à-Lille. Elle y meurt en 1639, à l'âge de 58 ans, après 14 ans de solitude.

Elle est élevée au rang de bienheureuse. Alors que le Grand Siècle fait de la France l'une des plus grandes puissances mondiales sous Louis XIV, que les Lumières illuminent le siècle suivant, les mentalités changent et les recluses passent définitivement de mode. Il ne reste de ces femmes que des traces dans la littérature ecclésiastique, souvent romancée.

C'est à partir de ces vies hagiographiques que Victor Hugo invente le personnage de Paquette Lachante-Fleury, la recluse de la place de Grève, dans son célèbre roman Notre-Dame de Paris. Squelette vivant, elle est l'incarnation de la pitié. L'ironie du sort, c'est qu'elle est la mère d'Esmeralda et que toutes les deux l'ignorent. Depuis le XIXe siècle, la recluse n'est donc plus qu'un personnage de folklore aux faux accents médiévaux, un sujet d'étude peu prisé des historiens, peut-être parce qu'il nous renvoie à un état de misère, de dénuement et de renoncement qui nous fait peur.

Au Cœur de l'Histoire est un podcast européen. À la production et à la programmation : Armelle Tiberge et Clara Léger. À la réalisation : Nicolas Gaspard. À la composition du générique : Julien Tarreau. À la promotion et à la coordination des partenariats : Marie Corpet. Quant à moi, l'auteur et la voix de ce récit, je vous retrouve tous les jours en podcast sur toutes les plateformes et chaque week-end à l'antenne d'Europe 1 de 15 h à 16 h. À bientôt.

Episode description

Archive - Virginie Girod raconte le quotidien des femmes recluses au Moyen-Âge, dans un épisodes inédit d'Au coeur de l'Histoire.

Au XIVe siècle, les reclusoirs se développent dans les centres urbains en Europe. Ces maisonnettes sont adossées aux fortifications des villes ou à certains édifices religieux. Les recluses, qui y sont volontairement enfermées, s'y consacrent à la prière et à la pénitence dans des conditions particulièrement spartiates.

Au Cœur de l'Histoire est un podcast Europe 1.

- Présentation et écriture : Virginie Girod

- Production : Armelle Thiberge et Clara Leger

- Réalisation : Nicolas Gaspard

- Composition de la musique originale : Julien Tharaud et Sébastien Guidis

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