Dans cet épisode des archives de Transfert, Agathe raconte comment elle a fait la paix avec son corps après des années de complexes liés à son poids. Elle revient sur son enfance, sa prise de poids, puis sa perte de quarante kilos, ainsi que son chemin vers le théâtre et la caméra.
L'épisode aborde aussi la paralysie faciale qui a bouleversé sa carrière, les séquelles que le médecin juge définitives, et les castings qu'elle a repris avec son nouveau visage. Les auditeurs découvriront un récit sur l'image de soi, la résilience et le lâcher-prise.
Dans cet épisode Benjamin Boukriche
Cette transcription de l'épisode sur la paralysie faciale d'Agathe a été réalisée avec la technologie HappyScribe, la même que celle de son outil IA compte rendu réunion gratuit.
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Depuis plus de 10 ans, Transfert vous partage des histoires vraies : plusieurs centaines de récits qui vous ont émue, questionnée, fait rire, ou pleuré. Chaque samedi, plongez avec nous dans les archives de Transfert, pour découvrir et redécouvrir les épisodes du podcast : histoires de famille, histoires d'amour, récits d'une vie, le meilleur de Transfert. Bonne écoute.
J'ai découvert récemment, grâce à une interview de la chroniqueuse et poétesse Kiyemis, la poétesse américaine contemporaine Naïra Wahid qu'elle recommandait, et notamment les vers suivants, que je vous traduis en français : « Et j'ai dit à mon corps : doucement, je veux être ton ami. » Il a pris une longue respiration et répondu : « J'ai attendu ça toute ma vie. » Si tant est que la poésie puisse être virale, ces vers-là le sont : on les retrouve partout, sur des posters, sur Instagram. Ils résonnent avec l'histoire de beaucoup de femmes, une histoire de mise à distance de son propre corps, et parfois une histoire de réconciliation.
Vous écoutez Transfert, un podcast de Slate.fr produit par Louis Média, et voici l'histoire d'Agathe, au micro de Benjamin Boukrich.
Je n'ai pas de problème avec mon visage, ça a toujours été compliqué avec mon corps, parce que j'ai toujours eu un petit peu d'excès de poids, et donc ça me posait un problème, parce que je n'étais pas, entre guillemets, « dans la norme », alors que par contre, avec le visage, j'étais totalement dans la norme, voire... voire on me renvoyait de moi l'image de quelqu'un de joli. Quand j'étais petite, on me disait que j'étais jolie, voilà, j'avais intégré ça assez facilement, quoi. Avec mon corps, j'ai un rapport compliqué. J'ai toujours eu, et j'ai encore, un rapport très compliqué.
Petite fille, j'avais un petit peu de poids en trop, j'étais un petit peu rondelette, ma mère me disait qu'il fallait que je fasse attention, elle me mettait au régime, je n'avais pas le droit de manger trop de gâteaux, je n'avais pas le droit de manger trop de sucreries, il fallait que je fasse gaffe, quoi. Et les choses se sont accélérées quelques années plus tard. À 22 ans, quand j'ai commencé à vivre seule, j'avais, je disais, une douzaine de kilos de trop. Et puis, très vite, à 25 ans, je suis passée de 10 à 40 kilos de trop.
Donc j'ai pris peut-être 25 kilos en 2 ans, ou 30 kilos en 2 ans. Et puis un matin, je me suis levée, j'avais 24 ans, 25 ans, quelque chose comme ça, et là j'ai eu un choc sur ma balance, j'ai vu apparaître 100. Et là je me suis dit : aïe, aïe, aïe, il y a un souci. Je suis née en 61, et donc 25 ans plus tard, faire 100 kilos à l'époque, c'est quand même relativement rare. Donc je suis un rebut, on va dire. Une nana qui n'en est pas une.
Un truc noir qui se déplace. J'avais toujours des grands manteaux noirs, on m'appelait « la dame en noir », donc j'étais une espèce d'ombre, comme ça, qui passait. J'étais vraiment terriblement complexée, je me sentais très mal, donc évidemment je me cachais derrière des flots de paroles, des flots de bêtises, des flots de trucs rigolos. Je faisais rigoler tout le monde, j'étais... j'aurais mis un nez rouge, je pense que ça aurait été pareil. Et puis j'étais la bonne copine, puisqu'évidemment je ne me faisais pas draguer par les mecs, ça, c'est le moins qu'on puisse dire. C'est quand même très compliqué, parce que tu as vraiment la sensation, quand tu es une femme, tu n'existes pas.
Juste, voilà, tu disparais du paysage. Tu es Agathe, mais voilà, tu n'existes pas en tant que femme. Et là, c'est compliqué. J'essaie de ne pas me voir comme je suis, mais je sais très bien que je suis juste monstrueuse, et je me vis comme un monstre. Et là, je me dis : 100 kilos, je suis mal barrée. Donc quelqu'un me propose une adresse, et me dit : « Ce psy-là, il est très bien, je connais quelqu'un qui y va, vas-y. » Je prends rendez-vous, donc je commence une psychothérapie, qui va devenir beaucoup plus longue qu'il n'était prévu au départ.
Donc deux ans et demi plus tard, à 27 ans et demi, je décide de faire un régime. Je perds 40 kilos en 10 mois. C'est une magnifique victoire, parce que déjà, dix mois de suite, j'arrive à ne pas décompenser au niveau de la boulimie. C'est dur encore au niveau du corps, parce qu'il y a un gros décalage entre la façon dont les gens me voient et la façon dont moi je continue de me voir. C'est-à-dire que les gens me voient comme quelqu'un de normal maintenant : « Ça y est, Agathe, tu t'en es sortie, tu fais 62, 63 kilos pour 1,63 m, tu as 4, 5 kilos de trop, voilà.
» Moi, je ne focalise pas là-dessus, je pense que quelque part c'était mon point de résistance. Effectivement, j'essaie d'écouter, j'essaie d'entendre, et j'essaie surtout d'intégrer ce que les gens me disent. Mais moi, dans ma tête, ça ne se passe pas comme ça. Moi, dans ma tête, je suis encore grosse, je suis encore moche, j'ai des séquelles, j'ai ma peau abîmée, je me sens... Je n'aime toujours pas mon corps, effectivement. J'ai du mal, toujours, avec ça. Et là, mon visage, eh bien, mon visage, tout va bien, parce qu'en plus j'avais les joues un peu rondes, évidemment, avec 40 kilos de plus.
J'avais la gorge un peu grasse, mais là, voilà, tout le monde me dit : « Mon Dieu, mais qu'est-ce que tu es jolie, mais qu'est-ce que ça te va bien. » Et je me fais couper les cheveux, et je fais attention à moi, et je me dis : « Ce que j'ai de positif, il faut que je le garde absolument, et que je le développe. » Et je me regarde dans le miroir, et tant que je ne vois pas mon corps, ce que le miroir me renvoie, c'est un truc positif, c'est un truc agréable, avec lequel je n'ai pas de problème, qui ne m'angoisse pas, qui ne me pose aucun souci.
Je suis d'origine polonaise, juive polonaise, donc j'ai un visage très slave. Donc j'ai le visage, j'ai un très grand front, j'ai des yeux verts, petits comme souvent les Slaves, mais très pétillants, très souriants. J'ai une jolie bouche, un nez que je n'adore pas, mais qui ne me pose pas de souci particulier. J'ai une jolie peau, je n'ai pas de boutons, je n'ai pas d'acné, j'ai de très jolis cheveux. Voilà, j'ai un joli visage, j'ai une belle petite gueule. Moi, je ne le vis pas automatiquement comme ça, mais c'est ce que tout le monde me dit.
Moi, je me vois comme quelqu'un probablement de plus banal, parce que je suis quelqu'un qui, sur le fond, n'a pas confiance. Mais pour autant, je n'ai aucun souci avec ce visage, tout va bien. Longtemps auparavant, quand j'avais 18 ans, j'ai un peu fréquenté les milieux artistiques. J'avais un ami à moi qui me disait qu'il fallait que je fasse du théâtre, et qui me disait, à l'époque, et je suis devenue très amie avec lui, donc pendant un an, un an et demi, on ne s'est pas quittés.
Lui était en train de démarrer sa carrière professionnelle, m'emmener partout, me présenter des gens, me voyait... on déconnait, on sortait, on faisait plein de trucs. Et souvent, il me disait : « Agathe, il faut que tu fasses du théâtre, tu es faite pour ça, tu devrais faire du théâtre, tu as une belle énergie, tu as une belle présence, tu as quelque chose, tu es drôle, tu es rigolote, tu es vivante, tu devrais faire du théâtre, tu devrais faire du théâtre, tu devrais faire du théâtre. » Je trouvais ça très drôle, parce que je me sentais tellement loin, tellement loin, tellement loin de ça. Pour moi, pour faire du théâtre, pour faire un métier artistique, il fallait avoir quelque chose que je n'avais pas.
Et donc, je trouvais ça très drôle, mais voilà, je le regardais, lui, et je me disais : « Oui, pour lui, c'est possible, mais pour moi, ça ne l'est pas. » Finalement, à 28 ans, après avoir perdu beaucoup de poids, et où je ne me sens toujours pas bien dans mon corps, me revient cette histoire de théâtre, et je me dis : « M'exposer sur une scène, c'est peut-être le moyen de me réapproprier mon corps aussi, c'est peut-être le moyen de me sentir bien dedans, c'est peut-être aussi le moyen de le vivre comme étant quelque chose de positif, parce que si je suis crédible avec mon visage, mais aussi avec mon corps, du coup, peut-être qu'on va pouvoir relier les deux.
» Et puis j'ai envie d'apprendre à jouer, j'ai envie d'apprendre des textes, j'ai envie de lire, j'ai envie de... de me faire peur, je crois, quelque part, et d'essayer d'accéder à ce à quoi je n'ai jamais osé rêver. J'ai envie de commencer des cours, je vais au théâtre des quartiers d'Ivry, je m'inscris, j'ai une prof géniale, je pète de trouille, mais je me régale, je lis plein de textes, je joue. C'est terrible de mettre mon corps sur une scène, c'est terrible de m'exposer comme ça, mais quelque part, je sais que ça va me faire du bien, et puis ça me passionne, ce que je fais.
Et la deuxième année de cours, Claude, ma prof, m'attrape et me dit : « Est-ce que tu connais des gens qui écrivent des textes ? » Je lui dis : « Pour quoi faire ? » Et elle me dit : « Écoute, tu as une histoire personnelle que je trouve super intéressante, tu as une belle énergie, tu as une belle présence, tu as une belle sensibilité. Trouve quelqu'un pour t'écrire un spectacle et monte sur scène, il faut que tu te professionnalises, Agathe. » Et là, je la trouve extrêmement drôle, mais je ne me sens absolument pas légitime, je ne comprends même pas ce qu'elle me dit. Je presque lui dis : « Mais enfin, Claude, tu te moques de moi, quoi.
» Elle me dit : « Mais non, je te jure que non, je te jure vraiment que non, il faut que tu te professionnalises, Agathe. » Et là, fin de l'histoire, je pète de trouille et je passe à autre chose, je continue mes cours, mais je n'y pense pas. J'y passe trois ans, je me marie, j'ai des enfants. Ma vie continue pendant de très nombreuses années, je continue ma vie professionnelle, je m'occupe de ma petite famille, je m'occupe de moi, je m'occupe de mon mari, tout le monde s'occupe de moi, bref, la vie reprend. Et puis, en 2001, on décide de quitter Paris et de s'installer dans le Sud.
On s'installe à Béziers, je perds mon travail, je me retrouve mère au foyer avec des enfants petits, donc beaucoup de bonheur, tout va bien. Et d'un seul coup, je me dis : « Il faut que je reprenne le théâtre, il faut que je reprenne le théâtre, il faut que je reprenne le théâtre, ilfaut que je reprenne le théâtre, c'est comme une obsession, quoi. » Et je rentre au conservatoire de Béziers. Avec beaucoup de bonheur, je me régale, et au fur et à mesure des années, je sens que ma prof a envie de me faire aller vers autre chose. Donc en 2007, ma prof me dit : « Je vais te faire jouer Blanche dans un tramway nommé Désir. » Ouah ! Comment je vais faire pour jouer cette nana super allumeuse ?
Et je commence à travailler ce rôle de Blanche, et j'y prends du plaisir, et je trouve ça génial, et il y a des choses en moi qui se débloquent, et j'arrive sur une scène de théâtre à me regarder dans le miroir, à essayer des costumes, et à montrer au spectateur que je suis super bien dans ma peau, que je suis la nana la mieux gaulée du monde, que je suis super jolie, qu'aucun homme ne me résiste. Là, j'ai un choc magnifique, c'est qu'en sortant de scène deux minutes plus tard, ma prof me rejoint, Céline, et elle pleurait.
Et là, je me dis : « Ok, bingo, je sais faire. » Et j'étais crédible, et c'est génial. Alors je sors du conservatoire, ma prof me dit que j'étais faite pour faire ce métier, et là je me dis : « Bingo, il va falloir y aller. » J'essaie de faire du théâtre, je n'ai pas de contact, c'est compliqué, je n'y arrive pas, c'est portes closes partout, je ne connais personne, je n'ai pas de réseau. Et là je me dis : « Tiens, si j'allais voir devant une caméra, comment ça se passe ? » Je pense que quelque part, dans ma petite tête, assez vite, je me suis dit que la caméra, c'est intéressant à travailler, mais en plus, à la caméra, qu'est-ce qu'on voit surtout ?
On voit le visage. Les trois quarts du temps, à une caméra, on ne voit que le visage. Et le visage, tout va bien, j'ai toujours été en paix avec ça. J'ai vieilli comme tout le monde, mais voilà, j'ai toujours ce visage qui me va bien et avec lequel je n'ai absolument aucun souci. Et je commence à faire un court-métrage, deux courts-métrages, trois courts-métrages, puis je tombe sur un gros projet, où là j'ai le rôle principal d'une équipe de Montpellier, qui va essayer de faire un pilote pour vendre une série à la télé. Et puis je commence à tourner, on tourne trois semaines, on tourne quatre semaines, tous les week-ends.
Je m'investis, ça me plaît, je me régale, j'ai froid, j'ai chaud, j'ai faim, je transpire, mais je me régale. Et je suis bien sur les plateaux, j'ai tellement la sensation d'être à ma place que c'est juste magnifique, quoi. Magnifique, et je me dis : « Il faut que ça continue. » Et justement, ça continue. Donc là, je commence à avoir du réseau, j'envoie mon CV, je suis contactée pour un casting. Le premier, je le loupe, le deuxième, je le loupe, le troisième, je le loupe, le quatrième, oups, je le réussis. Un petit rôle dans Candice Renoir, juste magnifique. Je suis contente, c'est ma première télé, je me dis : « Avec un peu de chance, ça va continuer.
» Et bingo, ça continue. Plus belle la vie, petit rôle dans Plus belle la vie, je suis accueillie comme une reine. Je me régale, je fais mon taf, je le fais bien, les gens sont contents de ce que je fais. Je me vois à la caméra, je me trouve juste. Je trouve ça vachement bien, on me paie enfin pour faire ce que j'aime. Et là, les choses s'enchaînent. Je suis contactée pour faire une silhouette pour le film de Kechiche. Je tourne huit nuits pour Kechiche, je vois tourner une Palme d'or à Cannes. Enfin, je veux dire, c'est un truc que jamais j'aurais pu imaginer, voir tourner une Palme d'or à Cannes.
Je suis là, au milieu des autres, je suis chez moi, je suis bien, j'ai de la passion, je me régale. Et je suis juste trop fière de moi, et je suis juste trop contente, et je me dis : « Ça ne peut pas s'arrêter là, et ça va continuer, ça va être génial. Je vais essayer de progresser, je vais essayer d'apprendre. » Mais je continue d'y croire comme une imbécile. Je n'ai pas fait tout ça pour ne pas y croire, autrement, il ne fallait même pas commencer.
Un 18 mars 2018, je rentre chez moi le samedi soir, très tard, à 3 h du matin, je me couche. Le matin, je me réveille très tôt, mais n'arrivant pas à me rendormir. Donc je prends mon petit-déjeuner, et là, en prenant ma tasse, je me rends compte que j'ai du thé qui coule à la commissure des lèvres, et je ne comprends pas pourquoi. Et je mange, et en mangeant, je me rends compte que je me mords un peu la joue, il y a un truc bizarre. Et là, je rentre dans la salle de bain, et je me regarde dans le miroir, et là, je me dis : « Ouh, merde, qu'est-ce qui se passe ?
» Et là, je me rends compte que j'ai la moitié du visage qui est en train de tomber, qui ne réagit pas. Donc là, je prends un coup de chaud, je tombe dans une espèce de forme de déni. Je me fume une clope, j'essaie d'oublier. Je retourne une heure et demie après voir ce qui se passe, je vois que ça s'aggrave, et là, je me dis : « Merde, je suis peut-être en train de faire un AVC.
» J'appelle le SAMU, je tombe sur le médecin régulateur du SAMU, qui me dit : « Je vais vous faire passer un test ou deux. » Je lui dis : « Voilà, j'ai quelque chose qui ressemble à une paralysie faciale, j'ai 57 ans, j'ai peur que ça soit un AVC, si c'est un AVC, il faut faire vite. » Il me dit : « Vous allez aller devant le miroir, je vais vous faire passer deux ou trois tests, et vous allez me dire. » Il me fait passer deux ou trois tests, il me demande de fermer l'œil gauche, il me demande d'essayer de sourire.
Et là, assez vite, en fonction des résultats que je lui donne, il me dit : « Ce n'est pas un AVC, vous avez une paralysie faciale, mais ce n'est pas un AVC, mais il faut aller en urgence à Guichet Auliac. » À Montpellier, c'est eux qui prennent en charge les paralysies faciales. Je prends ma voiture, je vais à l'hôpital, j'attends dans la salle d'attente pendant une heure et demie, et là, je vois quand même les gens me regardent bizarrement. Quand j'essaie de parler à la secrétaire, je vois que j'ai du mal à parler, enfin plutôt, j'entends que j'ai du mal à parler. Et là, au bout d'une heure et demie, on me reçoit, et le médecin me dit : « Oh, vous avez une grosse paralysie faciale.
» Donc voilà, on monte une perfusion, on me prend en charge, et là, je dis au médecin : « J'en ai pour combien de temps ? » Et là, il me dit : « Globalement, pour la très grande majorité des cas, deux à trois mois. » Donc là, déjà, ça me paraît juste impossible. Donc je lui dis : « Deux à trois mois, vous plaisantez ? » Il me dit : « Non, non, je ne plaisante pas, il faut ce délai-là. » Et puis je suis obligée de vous dire qu'il y a des gens qui ne récupèrent jamais.
Et là, je pense que j'ai pris l'empire steel building sur le coin de la figure, ce n'est qu'à de le dire. Et là, je suis absolument catastrophée, et je lui dis : « Attendez, vous plaisantez ? » Là, c'est juste pas possible, je lui ai dit : « Vous me donnez ce que vous voulez, faites-moi ce que vous voulez, mais là, je ne peux pas rester dans cet état-là, je ne peux même pas attendre trois mois, attendre six mois, parce que là, je lui dis : « Regardez-moi bien, vous êtes en train de me dire que je me suis réveillée ce matin, et qu'en un claquement de doigts, ma vie s'arrête.
» Il me dit : « Pardon ? » Je lui dis : « Ma vie personnelle s'arrête, mais je lui dis : ma vie professionnelle aussi. » Et là, il me dit : « Mais enfin, excusez-moi, mais vous faites quoi comme métier ? » Et je lui dis : « Je suis comédienne. » Et là, sa réponse a été : « Oh, merde. » Je ne sais même pas... C'est un raz-de-marée, c'est un tsunami, c'est une bombe atomique, c'est l'empire steel building, c'est je ne sais pas, j'ai l'impression de...
j'ai l'impression que ma vie s'arrête, quoi. Un claquement de doigts et tout s'est arrêté. Alors j'ai ce qu'on appelle une paralysie faciale idiopathique. Idiopathique, en termes médicaux, ça veut dire dont on ne connaît pas l'origine. Donc je lui pose la question de savoir quelle est l'origine, et est-ce qu'on peut avoir une idée là-dessus ? Il me dit : « Oui, c'est probablement viral, c'est le virus de l'herpès, c'est le virus du zona, qui, plutôt que de migrer sur une épaule quand on a un zona, ou plutôt que de migrer vers la lèvre quand on a un tout petit bouton de fièvre, migre vers le nerf facial et vous abîme le nerf facial.
» Je vis seule depuis mon divorce, je n'ai jamais refait ma vie, et je passe vraiment 15 jours, 3 semaines à ne voir personne, à ne parler à personne, à ne rien dire à mes enfants. Bon, il y a bien un moment donné où il faut quand même que j'aille chercher à manger, que j'aille chercher du pain, pas question que j'aille à la boulangerie, tout le monde me connaît.
Je sors discrètement pour aller au supermarché, je passe en caisse automatique, en espérant que je n'ai surtout pas quelque chose que j'ai acheté, que la machine ne veut pas prendre, que le code-barres ne fonctionne pas, qu'il faille que je demande quelque chose à quelqu'un, parce que c'est juste l'enfer. Parce qu'il faut préciser en plus que non seulement je ne ressemble plus à rien, non seulement je suis une gueule cassée, non seulement j'ai la moitié du visage qui tombe, non seulement j'ai l'autre côté du cou qui s'excite et qui part dans toutes les directions, j'ai la commissure des lèvres du côté droit qui se met à faire des vagues, j'ai l'œil qui se ferme 300 fois en 15 secondes, je ne ressemble à rien, j'ai l'impression d'être une gueule cassée de la Première Guerre mondiale.
Et puis surtout, en plus, je ne peux même plus parler correctement, et ça, c'est juste l'enfer. Même quand je parle, j'ai la joue gauche qui est tellement collée à mes dents que l'air ne circule plus. Donc je chuchote comme ça quand je parle, et que je chuchote, que juste ce n'est pas possible, et que c'est l'enfer, c'est qu'à la fois j'ai tout perdu, j'ai perdu mon visage, j'ai perdu ma voix, je ne peux pas supporter le regard des gens, les gens me regardent de travers, se demandent ce que j'ai, c'est intolérable.
Je passe 15 jours, je passe 3 semaines, je ne dis rien à personne, je n'arrive pas à parler, je n'arrive pas à manger, dès que j'essaie de manger, je me mords la joue, j'ai le liquide qui coule, je ne peux pas boire correctement, je suis obligée de boire avec une paille, je suis obligée de me mettre un sparadrap sur l'œil pour pouvoir fermer mon œil la nuit, parce qu'autrement j'ai la cornée qui va s'abîmer, parce que je n'ai plus de larmes. Enfin, je n'ai plus de larmes. Au propre nom, je n'ai plus de larmes, mais alors au figuré, par contre, je passe mes journées et mes nuits à pleurer, à pleurer, à pleurer, je suis dans un état juste catastrophique.
J'ai une sensation d'injustice qui est terrible, je me dis : « Ça fait des années que je me bats pour faire ce métier, des années que je me bats pour m'en sortir, des années que je me bats pour progresser, et là, je claque des doigts et tout s'arrête. » Mais nom de Dieu, mais qu'est-ce qui s'est passé, quoi ? Comment j'en suis arrivée là ? Comment ça va évoluer ? Qu'est-ce que je vais devenir ? J'attends trois semaines, et au bout de trois semaines, j'appelle mon fils aîné.
J'essaie d'avoir un discours pas trop négatif. Je lui explique ce qui se passe. Je lui dis : « Ne t'inquiète pas, je vais récupérer. Ne t'inquiète pas, ce n'est pas un AVC. Ne t'inquiète pas, ce n'est pas grave. C'est moche, c'est affreux, je ne ressemble à rien, c'est terrible à vivre, mais ça ne durera pas, je vais récupérer. Tout ça sera bientôt plus qu'une mauvaise histoire, oui, un mauvais rêve, un cauchemar. » J'appelle mon fils le plus jeune, pareil, en entendant sa voix, beaucoup de détresse, beaucoup de tristesse, comme avec mon aîné, bien sûr.
Et puis, je me terre, je m'enferme, je ne sors plus. Je me dis que ma vie s'est arrêtée, je me demande pourquoi, je me demande qu'est-ce que j'ai fait, je me demande à quoi je vais pouvoir me raccrocher, je me demande comment je vais pouvoir continuer. Au bout de trois semaines, je commence à sentir un peu des petites choses qui bougent, je sens ma joue qui bouge un peu, mon œil se ferme la nuit, j'enlève le sparadrap, j'arrive à dormir. J'y crois beaucoup, oui, quand je commence à sentir qu'il y a des choses qui bougent dans ma joue, que j'arrive à parler un tout petit peu mieux, que mon œil se ferme, que surtout j'ai des sensations que je n'avais plus, parce que la moitié de mon visage était mort.
Et donc, quand les sensations reviennent, je me dis : « Ça va le faire, ça va le faire, il faut que je tienne le coup, ça va le faire. » Et puis ça devient long, les semaines passent, j'ai rendez-vous à l'hôpital tous les mois, je fais des évaluations avec une kinésithérapeute, ça bouge un petit peu, mais pas trop. Le deuxième mois, ça a beaucoup bougé, c'est bien mieux. Je vois le chef de service d'ORL de Guichet Auliac qui me dit : « Ça va aller, Agathe, ne vous inquiétez pas, vous avez vu déjà, vous avez récupéré ça, récupéré ça, récupéré ça.
» Là, je pense que dans un mois, dans deux mois, globalement, ça va être terminé. Je me dis : « Ok, c'est bon, je vais pouvoir reprendre les castings, je vais pouvoir aller voir des gens, je vais pouvoir sortir, je vais pouvoir aller dans des restaurants, je vais pouvoir aller dans des bars, je vais pouvoir travailler, je vais pouvoir vivre, quoi, juste vivre, parce que je ne vis plus. » Au bout de trois mois, je retourne à l'hôpital, et quelques jours avant de retourner à l'hôpital, quelqu'un me dit : « Ah, regarde, tu vois, du côté gauche, tu arrives à sourire.
» Ouais, effectivement, c'est vrai que j'ai la commissure des lèvres qui remonte. Et puis le lendemain, le surlendemain, j'ai la sensation d'un truc épais dans la joue, j'ai l'impression que ma joue gonfle, mais je sens que c'est beaucoup, ça appuie, il y a quelque chose qui cloche, cette espèce de sourire que j'arrive enfin à avoir, même quand je n'ai pas envie de l'avoir, je l'ai quand même. Donc là, intuitivement, je me dis qu'il y a quelque chose qui ne va pas bien. Et je retourne à l'hôpital au bout de trois mois. Et là, je vois le chef de service d'ORL, et là, il me dit : « Agathe, on a un souci.
» Il m'a dit : « Vous avez une récupération qui n'est pas normale. » Donc là, il faut retourner en urgence chez le kiné. Il faut aller chez un kiné spécialisé dans la rééducation de la face, quelqu'un qui ne fasse que ça. Je suis totalement abattue. Je prends contact avec une kiné. Puis je fais une séance, deux séances, trois séances, quatre séances. Le temps passe, et la kiné me dit : « Cette contracture, je n'arrive pas à la réduire, il y a un souci. » Mais là, quand je prends conscience qu'effectivement, je ne récupère pas normalement, que je commence à avoir des syncynésies, qu'on commence à me parler de kiné spécialisé, qu'on commence à me parler de temps qui va être long.
Et là, je me dis : « Ok, je suis foutue, c'est fini. » Assez vite, j'en suis arrivée à la conclusion que c'était somatique, je le savais. Je me dis : « Ok, divorce, ok, problème de fric, ok, problème de comédienne qui essaye, qui se bat, qui se retrouve en position souvent délicate, parce qu'elle est débutante face à des gens qui connaissent bien, mais qui arrive quand même à faire des choses, qui pète de trouille tout le temps, et qui est donc très souvent stressée, mais qui aussi a la chance d'accéder quelque part à ses rêves, toute proportion gardée, d'arriver à vivre de ce métier.
» Et je me dis : « Comment, qu'est-ce qui s'est passé pour que d'un seul coup, d'un claquement de doigts, tout s'arrête ? Qu'est-ce que j'ai fait ? Et comment je fais pour vivre avec ça ? » Donc assez vite, je me dis : « Peut-être qu'en fait, c'est un signe, il faut que tu t'arrêtes. Il faut que tu t'apaises, il faut que tu arrêtes de te battre, il faut que tu lâches prise. » Donc du coup, le temps passe, évidemment, ça fait plus d'un an maintenant. Et à un moment donné, comme je ne sais pas ce que je vais faire de ma vie, et comme je me dis qu'il va falloir peut-être que j'accepte l'inacceptable, je me pose la question au chirurgien qu'il ne faut pas poser.
Je connais la réponse. Depuis quelques semaines, je connais la réponse, mais je pose la question : « Vous pensez que je ne récupérerai plus jamais ? » Et là, il me dit : « Ça fait combien de temps maintenant que vous êtes comme ça ? » Je lui dis : « 15 mois. » Et là, il me dit : « Je pense qu'effectivement, vous ne récupérerez plus jamais. » Déjà, je sors du cabinet, je marche dans le couloir de l'hôpital, et là, j'ai la sensation d'avoir pris un crochet du droit en pleine gueule. Je suis dans un état second, c'est affreux.
Je le savais, mais quand on l'entend, ce n'est pas pareil que quand on le sait. Donc là, je rentre chez moi, vraiment dans un état second. Je suis KO debout, en fait, ni plus ni moins. Je suis vraiment KO debout. Je me pose et je me dis : « Donc tu n'as pas rêvé, donc c'est la merde, donc tu aurais pu en sortir, mais tu n'en sortiras pas. Il vaut mieux que je me fasse à l'idée que je ne travaillerai plus jamais. » Quand je comprends qu'effectivement, je vais garder des séquelles à vie, je me dis qu'il va falloir que je recommence à avoir une vie sociale aussi.
Parce que jusque-là, pendant très longtemps, ma vie sociale, elle a été quand même extrêmement limitée. On m'a proposé des anniversaires où je savais qu'il y aurait plein de gens du milieu, je n'y suis pas allée sous des prétextes fallacieux. Et là, je comprends qu'il y a un moment donné où il va falloir que je reparte sur d'autres bases. Donc je pense aux endroits où je ne suis pas allée, aux invitations que j'ai refusées, comment je me suis terrée dans mon trou. Et là, je me dis : « Ça fait trop longtemps maintenant, tu dois une explication à certaines personnes.
» Donc je me mets derrière mon ordinateur, j'ouvre une conversation privée, Facebook. J'écris un long texte. Je dis aux gens, globalement, voilà, il m'est arrivé quelque chose, j'ai depuis plusieurs mois maintenant une paralysie faciale qui aurait dû disparaître et qui ne disparaît pas. J'ai refusé plein d'invitations, plein d'anniversaires, plein de soirées de projections de courts-métrages. Bref, je suis désolée, vous avez dû vous demander peut-être pourquoi.
Eh bien voilà, l'explication, elle est là. J'ai attendu pendant longtemps, en fait, de pouvoir récupérer mon visage normal pour pouvoir recommencer à sortir, mais je sais qu'aujourd'hui, je ne le récupérerai pas. Je suis désolée de vous avoir tourné le dos, je pense que vous comprendrez, ça a été terrifiant pour moi, mais voilà ce qui m'est arrivé. Quand j'envoie ce message aux gens, je me dis qu'il va falloir que je les revoie. Mais je n'ai pas le choix, il faut que j'accepte, il faut que je passe ce cap-là.
Quelque part, je me dis, une fois que j'aurai passé ce cap-là, je pourrai peut-être accepter les choses. Et eux, il va falloir qu'ils composent aussi avec ça. Et moi, ça va m'aider à composer probablement avec ça. J'ai beaucoup de compassion de plein de gens et beaucoup de soutien, pour une raison, je crois, toute simple, c'est que par projection, ils comprennent très vite que ce qui m'est arrivé mettrait mille cierges dans une église pour que ça ne leur arrive jamais.
Juste, c'est impossible de se dire, quand on est comédien, qu'on se réveille un matin et qu'on ne peut plus travailler pour une raison inexpliquée, pour une raison banale. Un visage pour un comédien, une voix pour un comédien ou une comédienne, c'est notre fond de commerce. Si on n'a plus ça, on n'a plus rien. Quand je retourne voir les gens, effectivement, j'ai beaucoup de compassion, j'ai beaucoup de gentillesse. Évidemment, le premier regard, il est très compliqué, mais à la fois, quelque part, je sais que c'est un cap qu'il faut que je passe, et quelque part, ça me soulage.
Je me dis, une fois que j'aurai fait le tour de tous les gens que je connais, une fois que les gens m'auront vue au moins une fois comme je suis, je vais pouvoir peut-être passer à autre chose, et ça va peut-être me soulager, ça va peut-être m'aider à accepter. Mon rapport à mon métier de comédienne, à l'époque, c'est de me dire : « Il faut que tu t'arrêtes, il faut que tu laisses tomber.
» Et puis, quelque temps après ma paralysie faciale, une directrice de casting m'a appelée, enfin, son assistante m'a appelée, sachant pas que j'étais malade, évidemment, et me demande de passer un casting pour elle. Et je lui dis : « Non, je peux pas, j'ai une paralysie faciale. » Oh, elle me dit : « Écoute, remets-toi bien, ne t'inquiète pas, dans trois mois, on refait une nouvelle session, je te rappelle pour la nouvelle session. » Elle me rappelle pour la nouvelle session, et je ne peux à nouveau pas. Et puis, je la rencontre dans un bar, puisque je recommence à sortir. Elle savait que j'étais malade, mais elle ne m'avait jamais vue.
Et elle me dit : « Écoute, Agathe, à la prochaine session, je t'appelle pour passer un casting et je veux que tu viennes. » Je lui dis : « Mais ça sert à rien. » Elle me dit : « Si, je veux que tu viennes, viens comme tu es. Je ne sais pas si le casting sera réussi ou pas réussi, je ne sais pas si tu seras choisie ou pas choisie, mais déjà, viens me voir, passe un casting, et puis on verra, et ne te prends pas la tête. » Et elle me rappelle, effectivement, quelques semaines plus tard, et elle insiste pour que je vienne, et j'y vais. C'est un casting pour Tandem, pour la série Tandem de France 2.
Et le casting ne se passe pas bien, parce que je fais attention à masquer au maximum cette paralysie. Donc je fais attention à mon élocution, je fais attention au fait que je n'ai pas les yeux qui papillonnent trop, je fais attention au fait que ma joue ne se contracte pas trop du mauvais côté, je fais attention à ma posture, du coup, je n'arrive pas à jouer. Évidemment que je n'arrive pas à jouer. Après, elle, elle a une attitude géniale, c'est-à-dire qu'elle ne me dit rien, elle n'évoque même pas le sujet, elle n'évoque même pas la paralysie, mais je sais que je vais foirer mon casting.
Mais à la fois, je suis assez fière de moi, de l'avoir passé, je suis fière de me confronter à ça. Et puis, à la fois, je me dis : « De toute façon, je n'y arriverai plus jamais, je ne peux plus passer devant une caméra, jamais une production ne me choisira avec ce visage-là. » C'est gentil pour elle de m'avoir fait venir, mais voilà. Elle me rappelle quelques semaines plus tard et elle me fait passer un deuxième casting pour Tandem. Ce n'est pas encore génial, mais ça se passe beaucoup mieux. Là, je me dis : « Je n'ai pas fait le maximum de ce que j'aurais pu faire, mais ce n'était pas trop mauvais, c'était correct, on va dire.
» Mais ça ne suffit pas pour avoir un casting. Et puis, je me pose évidemment la question de l'apparence. Et puis, quelques semaines plus tard, elle me rappelle pour un troisième casting. Et là, j'y vais, et là, j'accepte surtout un peu mieux ce que je suis devenue. Et là, je réussis mon casting. Je ne suis pas choisie par la production, ça, c'est autre chose. Moi, pour moi, un casting réussi, c'est quand on sort du casting et qu'on se dit : « Le taf, il a été fait. » Moi, la seule chose qui m'importe en sortant de son casting, c'est de me dire : « Je suis capable de jouer avec ce que je suis devenue.
» Donc ça veut dire que ça ne me gêne plus devant la caméra. Ça veut dire que je peux en faire abstraction dans ma petite tête, et que je peux concentrer toute mon énergie dans le jeu, le personnage que j'ai à défendre, et à réussir mon casting. Et là, je me dis : « Et si, de ce qu'il m'arrive, je faisais une force ? Et si, j'allais passer des castings avec cette gueule-là, sans le dire d'ailleurs automatiquement, ou en le disant, répondant à des annonces où ils cherchent des gueules cassées ?
» La directrice de casting de Plus Belle la Vie m'appelle, ça faisait cinq ans qu'elle ne m'avait pas appelée, eh bien je ne lui dis rien. Parce qu'en fait, je reçois le texte. Et quand je regarde le texte et le rôle, je vois que c'est le rôle d'une dame malade, avec un pied à perfusion, dont le fils s'occupe à la maison, parce qu'elle est diminuée. Je vais à Marseille, de Montpellier, et je ne dis rien. Et je me dis : « On verra bien. » Et au départ, une fraction de seconde, elle me regarde quand je commence à lui parler, et je vois que dans son œil, il y a quelque chose de l'ordre de : « Tiens, elle n'était pas comme ça la dernière fois que je l'ai vue.
» Mais elle ne me dit rien. Et oh miracle, moi qui ai un tempérament à toujours m'excuser de tout, à toujours anticiper tout, oh miracle, je ne dis rien, je fais comme si de rien n'était. Et je passe mon casting en me disant : « Agathe, tu as tout à gagner et rien à perdre. » Et Sophie me dit à la deuxième prise : « Tu étais très émouvante, c'était vachement bien. Il n'y a rien à dire, je m'arrête à la deuxième prise, j'envoie tes essais, et on verra.
» Je n'ai pas eu le casting, je n'ai pas eu le rôle, mais j'avais réussi mon taf, le taf, il était fait. Bizarrement, je me dis : « C'est peut-être maintenant. C'est peut-être maintenant que les choses sont tellement différentes de ce qu'elles ont été avant. C'est peut-être maintenant que j'ai réussi à lâcher prise.
» Parce que je crois que l'état dans lequel je suis au jour d'aujourd'hui, c'est ça. Je n'ai plus rien à vendre. Je ne referai pas ma vie, probablement. Donc si j'ai encore quelques possibilités de passer des castings, si j'ai encore quelques possibilités de monter sur scène, puisque je joue au théâtre en ce moment, le lâcher prise, pour moi, c'est le jour où on se réveille un matin, et où on se dit : « Ça glisse sur moi comme l'eau sur les plumes d'un canard.
» Ça peut apparaître négatif, mais chez moi, ça a été extrêmement positif. On se dit : « Je n'ai plus d'inquiétudes à avoir. Les inquiétudes que j'avais avant, je n'ai plus à les avoir. Je n'ai plus à me poser la question de mes rides, puisque ce qui devient prégnant au jour d'aujourd'hui sur mon visage, ce n'est pas mes rides, c'est ma gueule cassée. Je n'ai plus à me poser la question de mon poids, puisque ce qui devient prégnant au jour d'aujourd'hui, ce n'est plus mon corps, c'est ma gueule cassée.
Je n'ai plus à me poser la question de la malchance, puisque la malchance, je l'ai eue, et que de toute façon, il faut que je fasse avec. » Eh bien, au jour d'aujourd'hui, bizarrement, j'arrive à me contenter de ce que j'ai. J'ai fait plein de choses, peut-être que ce n'est pas terminé, en fait. Mais de toute façon, je ne vais pas me mettre la pression pour me prouver que je peux encore faire des choses.
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Dans une interview récente, la chroniqueuse et poétesse Kiyémis recommandait la lecture de la poétesse américaine contemporaine Nayyirah Waheed, et notamment les vers suivants: «And i said to my body / Softly / I want to be your friend / It took a long breath / And replied: “I have been waiting my whole life for this». (J'ai dit à mon corps / Doucement / J'ai envie d'être ton ami / Il inspira et expira longuement / Et répliqua / «J'ai attendu ce jour toute ma vie».)
Si tant est que de la poésie puisse être virale, ces vers là le sont: on les retrouve partout, sur des posters, sur Instagram. Ils résonnent avec l’histoire de beaucoup de femmes, une histoire de mise à distance de son propre corps, et parfois une histoire de réconciliation.
Dans cet épisode, Agathe raconte comment elle a réussi à faire la paix avec son corps, au micro de Benjamin Boukriche.
Cet épisode a été mixé par Jean-Baptiste Aubonnet en 2019. La musique est de Benjamin Grossmann. Maureen Wilson était à l’édition et à la coordination. Transfert est présenté par Charlotte Pudlowski et produit par Louie Média pour Slate.fr.
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Direction et production éditoriale: Sarah Koskievic et Benjamin Saeptem Hours
Chargée de production: Astrid Verdun
Chargée de postproduction: Mona Delahais
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