Dans ce témoignage recueilli par Laura Taouchanov, Jules revient sur son parcours de passionné d'informatique, depuis ses premiers ordinateurs jusqu'à son métier de technicien en boutique au milieu des années 2000. Un jour, un client venu faire réparer un clavier laisse dans sa machine des fichiers et des textes qui l'inquiètent, et le technicien décide de prévenir les autorités.
Il raconte ensuite ses échanges avec les renseignements généraux, la copie des données et les interrogations qui le suivent encore. L'épisode interroge aussi les limites de ce que peuvent faire les techniciens lorsqu'ils fouillent dans les données de leurs clients.
Cette transcription de l'épisode sur un informaticien et un réseau terroriste a été réalisée grâce à la technologie HappyScribe, la même qui sert à l'outil de prise de notes pour les réunions.
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On aime penser que les grands événements ont de grandes causes, que la vie est le résultat d'une somme de choses importantes. Pourtant, il suffit souvent d'un détail insignifiant pour changer le cours des choses : un retard de train, ou encore un coup de fil manqué. Sur le moment, ça semble être une contrariété ou un contretemps, mais ce n'est que bien plus tard qu'on comprend que sans ça, rien ne serait arrivé. Jules est passionné d'informatique depuis qu'il a touché pour la première fois à un ordinateur Apple II.
Il aime comprendre les systèmes, toucher au matériel, et même coder. Au milieu des années 2000, il travaille en SAV et passe son temps à débugger les ordinateurs des particuliers. Mais au fin fond de certains PC, on trouve parfois pire que de simples virus. Vous écoutez Transfert, ce témoignage a été recueilli par Laura Taoussanov.
Depuis tout petit, je suis passionné d'informatique. Je commence l'informatique à 8 ans, on est à la fin des années 80, début des années 90. J'ai un premier ordinateur dans ma chambre, qui est un Apple II, un ordinateur assez archaïque. Pour lancer n'importe quel programme informatique sur des trucs aussi vieux, ça se fait au clavier. Ce n'est pas « on clique sur la souris », enfin sur un programme quelconque, il n'y a pas de souris, globalement. Ça ne marche pas toujours comme on veut. L'informatique n'est pas très développée, il n'y en a pas chez tout le monde. Et donc, les gens qui connaissent l'informatique, il y en a très, très peu autour de moi.
Donc, pour pouvoir me dépatouiller, que ce soit pour lancer un programme ou pour même corriger quelque problème que ce soit, je suis obligé de mettre le nez dans le mode d'emploi. Pour comprendre comment ça fonctionne, et de fil en aiguille, on apprend de plus en plus, on commence à choper la logique, jusqu'à devoir le démonter moi-même ou le remonter quand on a une pièce qui tombe en carafe. Très vite, j'ai deux frères. Le premier casse une lettre du clavier, et mon deuxième grand frère, pour essayer de réparer le problème, lui casse carrément une barrette de mémoire à l'intérieur.
En voulant faire bien, il a tout pété. Donc mon père doit racheter un ordinateur environnement Microsoft lorsque j'ai 10 ans. C'est donc un nouveau terrain de jeu qui me passionne, avec tout plein de possibilités qui s'offrent à moi, sachant que très vite, Windows 95 arrive, permettant de démarrer des programmes encore plus compliqués, plus gourmands. C'est vraiment le profil du gros nerd. Je passe mon temps dedans, à essayer de me dépatouiller, à désinstaller et réinstaller le programme pour comprendre exactement comment ça fonctionne, pourquoi la mémoire est saturée, pourquoi mon disque dur il fait ci ou il fait ça.
Enfin, ça demande beaucoup de patience, beaucoup d'abnégation aussi, parce qu'on est obligé de passer son temps là-dessus si on veut vraiment être efficace. À côté de ça, je ne fais pas beaucoup d'autres choses. Vu que la plupart de mes camarades n'ont pas d'ordinateur, je ne peux pas vraiment en discuter avec eux. Donc on s'échange des infos, mais ça ne va pas beaucoup plus loin. Lorsqu'on dit « je joue aux jeux vidéo » ou « je fais de l'informatique », on nous regarde avec des billes grandes comme ça, en nous disant : « Mais qu'est-ce que tu fais de ta vie, quoi ?
» Je m'en fous. Enfin, moi, de mon côté, ça me plaît, je suis à fond. Et de toute façon, je me rends compte que c'est utile, parce que voyant que je me débrouille bien sur les machines, et surtout que je passe la plupart de mon temps dessus, forcément, les voisins, la famille, tout ça, viennent te voir en disant : « Hé, j'ai un petit souci, est-ce que tu pourrais le régler ? » Et de fil en aiguille, ma voie semble toute tracée. Et c'est à peu près là, oui, que je me dis que c'est le métier que je veux faire. À l'école, vu que l'informatique n'est pas quelque chose de développé, la plupart de mes professeurs n'y connaissent rien. Ce qui fait que quand je leur dis que je veux faire de l'informatique, le premier truc qu'ils me disent, c'est : « Ah non, non, t'es mauvais en maths, tu ne pourras jamais faire d'informatique, donc trouve-toi une autre voie.
» Je ne suis pas très bon à l'école. Je n'ai même pas mon bac, pour tout dire. Je vois qu'il existe des formations payantes qui permettent d'accéder à une qualification qui permettrait de faire ce genre de métier. Donc je me paye une formation, après des petits boulots un petit peu moisis. On est en 2001, j'ai 21 ans. Mon premier job informatique, c'est dans une grande enseigne connue, où on vend tout le matériel pour le salon et le bureau.
C'est l'avènement d'Internet. Tout le monde a envie d'aller sur Internet, mais personne ne sait trop comment s'y prendre. Donc on se retrouve avec la plupart des clients qui achètent un ordinateur comme ils achèteraient une machine à laver ou quoi. Donc ce sont des personnes qui ne savent pas trop ce qu'ils font. Dans les ordinateurs des clients, on trouve pas mal de choses. Ou même dans les comportements des clients, il y a des choses parfois rigolotes, parfois un peu curieuses. Il y a des sortes de chaînes qui se déversent dans les mails, où, par exemple, si tu envoies ce mail à tant de personnes, il t'arrivera ci ou ça.
Ou on recevait un fichier exécutable en disant : « Coca-Cola vous offre ce superbe porte-gobelet... » qui faisait que quand on cliquait dessus, ça ouvrait le lecteur CD. Et effectivement, il y a des gens qui prennent ça pour un porte-gobelet. Et je retrouve donc des ordinateurs complètement couverts de Coca-Cola, parce qu'il faut savoir qu'un lecteur CD, au bout d'une ou deux minutes, quand il reste ouvert, il va se refermer tout seul. Et forcément, quand on met un gobelet rempli de Coca à l'intérieur, tout se déverse à l'intérieur de la machine et sur la façade, ce qui rend la réparation un peu compliquée.
C'est un poste un petit peu ingrat, parce que je suis en service après-vente. Je me retrouve en première ligne face aux clients qui ne sont pas contents, forcément, parce qu'ils arrivent, parce que leur ordinateur est cassé, d'une manière ou d'une autre, ou en panne, ou qu'ils n'arrivent pas à faire ce qu'ils ont envie de faire. Donc ils ont tendance à déverser un petit peu leur fiel sur celui qu'ils ont en face. Donc moi, en l'occurrence, et c'est quelque chose qui est dur sur la longueur, j'ai des menaces, j'ai des gens qui me disent qu'ils vont m'attendre pour me casser la gueule.
J'ai un mec qui me menace de m'envoyer le KGB à la sortie. Le mec est quand même très tendu. Il ne me saute pas dessus parce qu'il y a du monde, mais je sens qu'il serait totalement capable de m'attendre à la sortie pour me casser la gueule. Je suis passionné par l'informatique. Je suis là pour aider les gens, pas de souci, pour mettre les mains dans le cambouis, mais pas pour me faire insulter, engueuler ou menacer.
Au bout de quelques années, j'arrête ce travail parce que ce n'est pas facile. Je cherche une reconversion, toujours dans le domaine informatique, du dépannage, parce que j'adore la résolution de problèmes, pour passer sur une enseigne un petit peu plus spécialisée, où là on ne vend que des ordinateurs. Je me dis que, bon, clairement, les gens qui viennent acheter quelque chose ici savent un peu plus de quoi ils parlent, et donc je devrais avoir moins de clients pénibles et avoir des problèmes plus intéressants à régler. J'embauche dans cette boutique en 2006.
J'ai, oui, à peu près 25 ans. Globalement, je retrouve ce que je voulais, c'est-à-dire des problèmes plus pertinents. Il y a le virus Blaster, qui est un virus qui avait tendance à faire rebooter Windows la minute après l'avoir démarré. En gros, on avait un message qui disait : « Votre ordinateur redémarre dans... » et là, il y avait un compte à rebours, et ça faisait redémarrer la machine. C'est un virus qui infecte 90 % des ordinateurs sur Terre. 90 % de mon travail, c'est de récupérer des ordinateurs qui ont Blaster, de les désinfecter et de les rendre aux clients.
Ce qui fait que je prends l'habitude, à ce moment-là, de toujours fouiller l'ordinateur, parce que c'est un virus qui a tendance à se répliquer dans de nouveaux types de fichiers, avec des nouveaux noms. Je trie, je le trouve, je l'efface, mais pour ça, je suis obligé de mettre le nez dans les fichiers des clients. Et le problème, c'est que dans les fichiers des clients, on trouve tout un tas de choses. Par exemple, un couple de vieux qui m'amène un ordinateur dans lequel je trouve des photos d'eux, tout nus, en train de faire des choses un petit peu bizarres. Ça, ça me fait beaucoup rire.
Déjà, ça développe un peu ma curiosité, parce que quand on commence à trouver des trucs intéressants, on se dit : « Pourquoi pas regarder ce qui se passe dans les ordinateurs des autres ? » Un jour, je récupère un ordinateur. Le fond d'écran, c'est un animal mort, carrément. Je vois un cadavre en décomposition sur le fond d'écran. Alors là, waouh. Je commence à regarder ce qu'il y a à l'intérieur, et je tombe sur 100 ou 200 photos d'animaux morts, plus ou moins décomposés. Ça, ça fait peur. Je ne peux pas m'empêcher de demander au client, lorsqu'il vient chercher son ordinateur : « Mais pourquoi vous avez ça sur votre ordi ?
» Ce à quoi il me répond, heureusement, qu'il est prof de fac et que son boulot, c'est d'étudier la décomposition des corps avec ses élèves. Ça fait bizarre, mais ça reste cohérent. Un jour, j'ai un client qui rentre dans le magasin avec un clavier qu'il venait d'acheter, me disant qu'il ne fonctionne pas. Donc je prends le clavier, je le mets sur mes ordis, je le teste. Bon, il fonctionne très bien. Donc je me dis que le problème doit venir de son ordi. Je retourne le voir. S'il veut, il peut me ramener l'ordi. Je lui répare, il y en a pour 5 minutes, je lui installe, et il repart.
C'est gratuit, et ça prendra vraiment quelques minutes. Alors, il n'est pas très chaud, mais bon, il accepte, et il s'en va. Il revient une heure après avec sa machine. Il a une barbe, il est cheveux rasés, et une grosse cicatrice sur le crâne qui va jusque sur la joue. Il a une tête qui fait super peur, et il a un accent très, très prononcé. Je prends sa machine, je l'installe, je me mets sur le banc de test pour les clients.
Je branche le clavier, je branche l'ordi, j'allume le tout. Au moment où je le démarre, là, il y a, paf, une grosse coupure de courant dans le magasin, coupure générale. Ce n'est pas le genre d'ordinateur qu'il faut arrêter en plein démarrage. Je le rassure, je lui dis : « Bon, ça peut arriver, je suis désolé, je m'excuse, mais qu'il n'y a rien de grave, et que de toute façon, s'il y a quoi que ce soit, je m'en occuperai, il n'y a pas de problème. » Le courant revient, je reboote l'ordi, et là, forcément, ce qui devait arriver arriva : l'ordinateur ne démarre plus. Donc là, le mec, il n'est absolument pas content du tout.
Il s'énerve en disant que c'est inadmissible, qu'il devait y en avoir pour 5 minutes, et que là, ça va prendre des plombes. Je comprends complètement son énervement, parce qu'il vient pour un clavier qui ne fonctionne pas. Déjà, je le fais revenir avec son ordinateur. La situation fait qu'il plante. Donc bon, c'est pénible, et je comprends parfaitement son énervement. Moi, je botte en touche. Je vais voir mon responsable, je lui explique la situation. Je vois qu'il reste 5 minutes avec lui, il prend le relais. Il revient me voir en me disant : « Voilà, bon, tu fais l'ordi, et on s'en débarrasse. » Mon responsable lui dit de rentrer chez lui, et que de toute façon, je le rappellerai une fois que ce sera réparé.
Le client rentre chez lui. Je prends la bécane, je la branche, je la démarre en mode sans échec, en ne démarrant aucun périphérique, juste Windows. Je répare ça. Je refais démarrer l'ordi en mode normal. Je branche le clavier. J'installe le pilote. Tout fonctionne, nickel. Et comme à mon habitude, je commence à regarder les fichiers qu'il y a dedans, pour voir s'il n'y a pas de virus. Chose que je peux bien faire, parce que voilà, on lui plante son ordi. La moindre des choses, c'est faire un petit nettoyage. Enfin voilà, service client, quoi. Pro, jusqu'au bout. Donc en démarrant l'ordi, je me rends compte que, déjà, le Windows, il est un petit peu bizarre, un petit peu fait maison.
Il y a des fonctions que je ne trouve pas, d'autres qui sont écrites en arabe. Donc je m'étonne, mais je me dis : « Bon, passons. Il a dû installer des trucs. » Bon, bref, rien d'alarmant. Puis, en regardant sur le bureau, je vois qu'il y a des logiciels que je ne connais pas, qui ont l'air vraiment très mal codés. J'en démarre un pour voir, et là, je vois une espèce de fenêtre avec plein de boutons, qui fonctionne très mal, qui a été très mal codée. Quand j'appuie sur un bouton, soit ça ne fait rien, soit ça fait planter le logiciel. Enfin, vraiment, je ne sais pas du tout à quoi il sert, ce truc.
Entre le Windows un peu fait maison et des logiciels aussi un peu fait maison et mal codés, ouais, il y a un côté un petit peu artisanal. Pourquoi pas, vu qu'on trouve tellement de profils de clients, ça peut être tout à fait normal d'avoir un ordinateur comme ça. Donc je continue à regarder ce qu'il y a dedans. Et là, je trouve plein de MP3 de prières coraniques. J'en démarre une ou deux, enfin quelques-unes, pour voir s'il n'y a pas un virus caché à l'intérieur.
Non, effectivement, c'est des MP3 avec des prières coraniques. Bon, je passe. Et là, je tombe sur des textes. Alors, plein de textes en arabe, avec des traductions en anglais et en français, que je parcours un peu en diagonale, comme ça, par curiosité. C'est un peu au-delà de mon travail, parce que je me dis : « On ne sait pas ce qu'on peut trouver. » Imaginons, par exemple, qu'au plein milieu d'un texte, je me retrouve avec du code informatique. Ça aurait pu être n'importe quel virus, ou je ne sais... Enfin voilà. Et donc, dans ces textes, oui, je trouve des choses qui, je pense, être tirées du Coran.
Alors, je ne connais pas du tout, mais je pense que c'est tiré du Coran. Et des trucs un petit peu plus alarmants, surtout, comme, clairement, des textes qui font l'apologie de la tentative de suicide. « Tuez les mécréants, mourez en martyrs, vous serez récompensés... » Enfin, franchement, là, moi, je me dis : « Je fais la relation entre son Windows bizarre, ses logiciels bizarres, les prières, les textes... » Clairement, vu qu'on est quand même dans la parano post-11 septembre, ça fait déjà 5 ans qu'on est complètement bombardés de clichés sur les terroristes, les attentats de suicide, tout ça.
C'est tout le temps, tout le temps, aux infos. Et clairement, voilà, moi, je le vois. Déjà, il a une tête vraiment patibulaire, il n'a pas l'air commode du tout. Je ne peux pas m'empêcher de faire un amalgame, et je me dis : « Il y a peut-être quelque chose. » Je dis à mon responsable que j'ai trouvé ça dans l'ordinateur, que ce n'est pas banal, que mis tous les éléments bout à bout, ça a l'air d'être quelque chose d'un petit peu important. Donc on prend la décision, tout simplement, d'appeler la gendarmerie pour leur expliquer. Ils nous disent clairement que ça ne les intéresse pas, que de toute façon, ils ne peuvent rien faire, parce qu'il n'y a pas de preuve, il n'y a pas de flag, je suppose.
Enfin voilà. En gros, ce n'est pas leur boulot. Voilà ce qu'ils nous disent. On raccroche, en se disant : « Bon, ben voilà, au moins, on a prévenu. On a fait notre taf, entre guillemets. » Je ne relève pas plus que ça, parce que, bon, voilà, moi, je n'y connais rien. Je suis juste technicien informatique. Je ne sais pas à quel moment la gendarmerie, ou je ne sais qui, ont la possibilité d'agir, quelle est l'importance des preuves dont ils ont besoin pour pouvoir faire quoi que ce soit. Je veux dire, moi, je ne suis personne. Donc bon, ils me disent ça, je dis : « D'accord, ça me paraissait important, mais voilà, soit. » Mon responsable raccroche. Je me dis : « Bon, je finis l'ordi, je m'en débarrasse, et puis on passe à autre chose.
» Deux minutes plus tard, le téléphone sonne. Je décroche. Et là : « Bonjour, monsieur X des renseignements généraux. Nous avons intercepté un appel à propos de l'ordinateur de monsieur Machin. Est-ce que vous pouvez nous en dire plus ? » Alors, effectivement, je leur réexplique un petit peu ce que je viens de raconter. Et je rajoute que j'ai accès à tous ses contacts, tous ses mails. Donc je leur en cite un certain nombre. J'ai énormément de choses, des conversations, tout ça. Ils me disent : « Est-ce que vous pouvez en faire une copie ?
» Ce à quoi je réponds : « Oui. » Ils me disent : « Bon, ben on arrive. » Alors là, grosse pression. Grosse, grosse pression, parce que d'un côté, j'ai les RG qui me disent : « On arrive. » Et de l'autre côté, j'ai un potentiel terroriste qui attend que je l'appelle pour récupérer son ordi. Pas super serein. Et là, il faut que je gagne du temps, donc j'appelle le client, en lui disant que j'ai des problèmes de boot. Il va me falloir une heure et demie ou deux en plus que je règle ça, et que dès que c'est bon, je l'appelle et il vient chercher. Il n'y a pas de problème, tout va bien. Enfin voilà, j'essaie de le rassurer au max, surtout de n'élever aucun soupçon, en lui expliquant que c'est normal.
Enfin voilà, je brode comme je peux. D'autant plus que le magasin, à un moment, il va fermer, et que lui, il veut récupérer sa machine de suite. Lui, au téléphone, il fulmine. Vraiment, il est hyper énervé. Je ne sais, je ne comprends même pas ce qu'il me dit. Moi, je m'excuse platement : « Désolé, désolé. » Et je raccroche. Je me dis : « Voilà, j'ai 2 heures, et il faut que ça se fasse. » Mais bon, petite pression quand même. Je le rassure au max, pour essayer d'éviter d'éveiller le moins de soupçons chez lui.
Une heure et demie plus tard, à peu près, là, j'ai un homme et une femme, vraiment Trinity et Neo, dans Matrix, avec un imper noir super long, une valise à la main. Ils arrivent. Ils déposent la valise. Ils me sortent deux disques durs, et ils me disent : « Si vous pouvez faire les copies, c'est parti. » Ok, donc je prends les disques. Je commence la copie. Puis là, on commence à papoter un petit peu. Et en gros, il m'explique que dans les noms que je leur ai donnés du carnet d'adresses, il y avait des adresses connues pour des affaires de terrorisme.
Apparemment, ils ont les yeux sur la personne qui m'a donné son ordinateur et un pote à lui depuis un petit moment. Et ce que j'ai pour eux, c'était vraiment du pain béni, quoi. Et ça leur permettrait de boucler leur dossier. Moi, j'ai une petite fierté, en me disant qu'au moins, je suis utile, hein. En tant que petit technicien, apparemment, j'ai soulevé quelque chose d'assez gros. Il me tend sa carte, en me disant : « Si jamais tu as besoin, appelle-moi. » Alors là, super fier de moi, mais bon, je ne sais pas du tout ce que ça veut dire, « appelle-moi ». Si tu as besoin, enfin, ça peut dire tellement de choses.
Et ils s'en vont. Donc là, waouh. Je rappelle le client, pour lui dire : « Ça y est, c'est bon, pas de souci. Vous pouvez venir chercher la machine. » Il n'y a quasiment plus personne dans le magasin. Les derniers collègues s'en vont. Le magasin se trouve dans une grande zone d'activité, et en plus, on a visu direct sur le parking, qui est complètement vide, avec ma voiture, celle de mon responsable, et celle du client qui vient avec un pote à lui. Plus grand, d'une bonne tête, mais habillé en chemise, petit jean et tout. Et vraiment, l'air menaçant, quoi.
Gros sourcils et tout. Enfin, c'est la charde de poule, vraiment. Et sachant ce que nous avaient dit les renseignements généraux, je suppose que mon imagination fait le reste. Et clairement, il me met la pression. Il me fait super peur. Il commence à se poser devant le comptoir. Moi, je replie l'ordi, je lui tends, et je commence à remplir la fameuse fiche. Alors, en plus, pour remplir sa fiche, il faut que je lui demande son nom, son prénom, son adresse. Il ne doit pas être super heureux de me donner ses coordonnées. Il nous toise le temps que je remplisse la fiche. Et à un moment, il regarde le badge de mon responsable, et il fait : « Monsieur Machin, hein ?
» Oh, moi, je commence à me liquéfier. Je mets la main sur mon badge pour pas qu'il voie mon nom, et je me recule, et j'attends qu'un truc, c'est qu'il se barre. Le temps qu'on ferme le magasin, les clients s'en vont. Moi, franchement, à la sortie, je regarde pendant 5 minutes si je n'ai pas une bombe en dessous. Je sais que c'est un réflexe qui pourrait paraître un peu débile, mais voilà, encore une fois, il faut remettre dans le contexte. C'est un climat très anxiogène, et je pense que n'importe qui aurait fait à peu près la même chose à ce moment-là. Comme les RG nous avaient dit qu'ils étaient surveillés, et que de toute façon, ils allaient les pincer, c'est qu'il y avait quelque chose derrière.
Donc ça me paraît légitime de regarder sous ma bagnole si je n'allais pas me faire exploser. Le lendemain, on en discute avec mon patron et les collègues qui n'étaient pas là. Les jours qui suivent, j'ai la pression. J'y pense beaucoup, en vérifiant la voiture, les gens qui me suivent, tout ça. Je ne souhaite pas appeler l'agent, parce que je me dis que ce n'est pas mes affaires. Et puis surtout, vu que c'est les renseignements généraux, je me dis qu'ils n'ont absolument aucune raison de me donner les suites de l'affaire, et que ça doit même très certainement être secret défense.
Ce n'est pas des choses qu'ils veulent vraiment qu'on ébruite. Donc je me dis qu'il n'y a aucune raison que lui me donne des infos par téléphone. Quelques semaines plus tard, effectivement, je demande à mon responsable si lui, il a des nouvelles. Selon lui, ils ont été bouclés. Vu ce que disaient les renseignements généraux au moment où je parlais avec eux, il leur suffisait juste ça pour leur tomber dessus. Donc je n'ai aucun doute que très vite, ça s'est terminé. Je ne lui demande pas s'il a appelé les renseignements généraux pour avoir des nouvelles, notamment pour les raisons que je viens de citer.
Je me cantonne juste à la réponse qu'il me donne. Ils leur sont tombés dessus. Je ne connais pas les ramifications. Alors, est-ce que tous les contacts faisaient partie d'un réseau ou quoi ? Je ne sais pas du tout. Il y en avait à peu près 500. Une bonne partie faisait partie d'un réseau en lien avec eux, qui était connu et surveillé. Je prends l'info telle que mon patron me la donne, et je n'essaie pas d'en savoir plus, parce qu'encore une fois, ça ne me regarde pas. Encore une fois, c'est un dossier sensible. Et ce n'est pas quelque chose que j'ai envie de tripatouiller. Je me dis que moins j'en sais, mieux je me porte.
Même si je ne connais pas du tout les conséquences de ces arrestations, je me dis juste que ça a sûrement été utile. Enfin, d'après ce qu'ils m'ont dit, clairement, ça a été utile. Moi, j'ai un peu fait ma part du boulot, et rien de plus. Son ordinateur, c'était vraiment le manuel du petit terroriste. Enfin, à quel moment il ne s'est pas dit : « Bon, ce n'est peut-être pas une bonne idée ? » Enfin, franchement, moi, à sa place, je ne veux pas me faire griller. J'efface ou je mets de côté tous les trucs qui peuvent sentir un peu mauvais, quoi.
Il venait juste pour un clavier à la base, et il repart avec toutes ses données dans les ordis des renseignements généraux. Donc il a suffi d'une coupure de courant pour faire basculer quelque chose. Et vraiment, des fois, on se dit que les choses tiennent à pas grand-chose, justement. Pour moi, cette histoire légitime, le fait que les techniciens puissent fouiller dans les ordinateurs... Encore aujourd'hui, je ne sais pas si on a le droit de faire ça, fouiller dans les ordinateurs. Clairement, je sais qu'il y a des techniciens qui font ça par pure curiosité.
Et je ne leur jette pas la pierre, parce que moi aussi, je suis quelqu'un de curieux. Et dans 99 % des cas, ce qu'on trouve, c'est bénin. C'est plus marrant qu'autre chose. Aujourd'hui, je pense qu'un technicien n'a plus vraiment besoin d'aller aussi profond dans les données, parce que les virus ne fonctionnent plus du tout de la même manière que pouvait fonctionner Blaster. Windows n'a plus rien à voir, la manière d'utiliser, de trier les fichiers... Enfin voilà. On n'est jamais à l'abri de quelqu'un d'un peu trop curieux.
Vous venez d'écouter Transfert. Ce témoignage a été recueilli par Laura Taoushanoff. Transfert est un podcast produit par Slate. Direction et production éditoriale : Sarah Koskiewicz et Benjamin Septem Ours. Chargée de production : Astrid Verdun. Chargée de post-production et habillage musical : Mona Delahey. Prise de son : Laura Taoushanoff. L'introduction a été écrite par Sarah Koskiewicz et Benjamin Septem Ours. Elle est lue par Aurélie Rodrigues.
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On aime penser que les grands événements ont de grandes causes. Que la vie est le résultat d’une somme de choses importantes. Pourtant, il suffit souvent d’un détail insignifiant pour changer le cours des choses. Un retard de train, un coup de fil manqué. Sur le moment, ça semble être une contrariété ou un contretemps. Ce n’est que bien plus tard qu’on comprend que sans ça, rien ne serait arrivé.
Jules est passionné d’informatique depuis qu’il a touché pour la première fois à un Apple II. Il aime comprendre les systèmes, toucher au matériel, et même coder. Au milieu des années 2000, il travaille en SAV et passe son temps à débugger les ordinateurs des particuliers. Mais au fin fond de certains PC, on trouve parfois pire que de simples virus.
Ce témoignage a été recueilli au micro de Laura Taouchanov.
Transfert est produit par Slate Podcasts.
Direction et production éditoriale: Sarah Koskievic et Benjamin Saeptem Hours
Chargée de production: Astrid Verdun
Chargée de postproduction et habillage musical: Mona Delahais
Prise de son: Laura Taouchanov
Musique: «A gentler journey» - Nick Herbersten, Tord Jugsten et Danny Cullen ; «Symbiotic flow» - Matthias Ullrich et Christian Tschuggnall
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