Dans cet entretien avec Raphaëlle Bacqué, grand reporter au Monde, l'émission revient sur la lourde défaite du camp républicain aux élections de mi-mandat et sur ses conséquences. Les échanges abordent la chute des bourses et la question d'une bulle de l'intelligence artificielle, le rôle des patrons de la tech ralliés à Donald Trump, ou encore les difficultés d'Elon Musk.
L'invitée estime que le populisme incarné par Trump pourrait survivre à son départ, tandis que la défaite est attribuée par certains au coût de la vie et à la guerre en Iran. Elle présente aussi la soirée « Quel monde après Trump ? » organisée par Le Monde au Grand Rex.
Dans cet épisode Aurélie Cass, Raphaëlle Bacqué
La transcription de cet épisode consacré à la défaite de Trump aux midterms a été réalisée grâce à la technologie derrière l'IA compte rendu réunion gratuit de HappyScribe.
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Bonjour, je suis Aurélie Cass. Vous écoutez « C'est dans l'air », l'invitée, c'est un podcast France Télévisions. Bonne écoute.
Bonsoir à tous, bienvenue dans « C'est dans l'air ». Evitons la fin du Trumpisme, c'est la question qu'on se pose après la défaite de Donald Trump aux élections de midterms. Bonsoir Raphaëlle Bacqué, vous êtes grand reporter au quotidien « Le Monde » et vous allez animer, avec plusieurs de vos collègues, une grande soirée spéciale « Quel monde après Trump ». Ce sera ce mardi dès 19 h 30, au Grand Rex à Paris, avec la participation artistique de Thomas Joly. À 19 h 30, je l'ai dit, retransmis en direct dans une centaine de cinémas partout en France. Une des conséquences de la défaite de Donald Trump, c'est la plongée des bourses mondiales.
On l'a vu hier, journée noire, le Nasdaq a plongé de 5,52 %. 3 200 milliards de dollars sont partis en fumée en une journée. Est-ce que la bulle de l'intelligence artificielle explose sous nos yeux ?
Ah oui. Alors, déjà, on avait un doute quand même sur l'énormité, effectivement, de cette bulle. Donc là, il y a une espèce de redressement naturel, et puis il y a un effet Trump. On l'a tous vu sous nos yeux. Vous vous rappelez de cette photo qui symbolise l'investiture de Trump ? Trump n'y figure pas, à vrai dire. Cette photo historique, c'est la brochette des grands patrons de la tech qui se sont ralliés justement au président. Et ça, ça a montré tout d'un coup une économie et une puissance qui, tout d'un coup, est arrivée...
Alors que jusque-là, Musk excepté, tout le monde soutenait les démocrates. Et ils se sont ralliés à Donald Trump par intérêt, parce qu'ils ne voulaient pas de régulation et parce qu'ils voulaient construire d'énormes data centers pour leur intelligence artificielle. Or, ça fait partie des raisons pour lesquelles les Républicains ont échoué. Il y avait une part non négligeable, plus de 70 % des Américains qui étaient contre ces data centers. L'intelligence artificielle, on le voit bien, y compris en Europe, ça fait peur. Ça peut briser des emplois.
À la fois, tout le monde a envie de l'utiliser. Je parle notamment de l'intelligence artificielle domestique, mais évidemment, c'est plein de menaces. Et ces patrons de la tech, ils poursuivaient à la fois leur objectif de business et, en même temps, ils ne cessaient d'alerter sur les dangers de ce qu'ils produisaient. Donc tout ça a contribué aussi à la défaite de Trump.
Est-ce que ça peut vraiment freiner la course vers l'intelligence artificielle ? C'est Elon Musk qui dit : « Les centres de données dans l'espace semblent désormais particulièrement attrayants. »
Alors, c'est le grand dada de Musk, mais Musk, justement, c'est une gifle aussi personnelle pour lui. Il a investi presque 500 millions de dollars dans la campagne des Républicains. Et là où il a le plus investi, notamment au Texas, c'est un échec. Donc effectivement, ça, c'est un échec personnel, mais c'est vrai que les centres de données, les data centers, ils sont indispensables pour le fonctionnement de cette intelligence artificielle qui commence à se répandre partout. Donc on va voir comment ça peut se passer, mais ça me paraît difficile de...
On peut freiner la construction de ces centres de données, mais ils sont indispensables pour l'IA. En revanche, ce qui est frappant, c'est que la régulation dont ces grands patrons de la tech ne voulaient pas, elle est promise par une partie des démocrates. Et effectivement, cette absence totale d'armatures, même éthiques tout simplement, avec lesquelles les patrons de la tech se développaient, peut-être qu'il va y avoir un coup d'arrêt. Mais c'est ce qu'on va voir dans les prochains mois.
Oui, parce que votre livre s'intitulait « Les nouveaux maîtres du monde » en montrant les patrons de la tech. Pour l'instant, ils restent les maîtres du monde, mais sont-ils en sursis ?
Pour l'instant, ils ont un pouvoir encore inégalé. Ils ont aussi une deuxième force, c'est que l'Amérique est dans un combat, une bataille avec la Chine. Et donc, évidemment, ça, ça leur donne un argument. Mais les démocrates veulent quand même plus réguler que les Républicains ne le voulaient jusque-là. Et on va voir, c'était aussi une des raisons de leur défaite, quand même, et du fait que les patrons de la tech soient passés du côté de Trump. On va voir justement jusqu'à quel point ils peuvent ramener un peu d'ordre, de prudence et de règles dans ce monde pour l'instant anarchique.
C'est intéressant de voir que ce coup dur pour Elon Musk est commenté, y compris à la télé russe, par le propagandiste en chef du Kremlin.
Si Trump reste aux commandes encore deux ans et conserve son droit de veto, alors Musk, qui a investi un demi-milliard de dollars de sa poche dans cette campagne et qui a perdu la principale bataille électorale dans l'État même où se trouve le siège de son entreprise, sera directement exposé à toutes sortes d'enquêtes et d'investigations. Une pression terrible. Elon, il a beaucoup d'appartements à Rostov, alors fais gaffe, au cas où. Mais plus sérieusement, si une personne qui porte une vision mondiale n'est pas autorisée à concrétiser cette vision aux États-Unis, je ne serais pas surpris qu'elle cherche un autre point d'ancrage pour donner vie à ses ambitions spatiales.
Il l'invite carrément à venir en Russie. Cette invitation, ça ressemble à un baiser de la mort aussi.
Oui. Alors, certes, c'est vrai que jusque-là, on l'a bien vu, Trump, tout d'un coup, s'était rapproché de Poutine. Il était tout d'un coup incroyablement bienveillant. Mais n'oubliez pas que Musk, il a d'abord des intérêts liés avec l'État, car Starlink fonctionne avec la NASA. Ses lanceurs de fusées et ses satellites fonctionnent avec la NASA. C'est difficile de couper complètement toute relation avec lui. Mais par ailleurs, effectivement, Starlink a un rôle essentiel dans la guerre en Ukraine. Et on l'a vu à plusieurs reprises, justement, Vladimir Zelensky s'est inquiété justement que Musk puisse couper ces liaisons satellites qui sont si indispensables.
Donc c'est vrai qu'il a un rôle pas seulement de super ingénieur génial, même un peu dingue. Il a aussi un rôle de patron qui a un rôle diplomatique indéniable, géostratégique et géopolitique indéniable.
C'est le démocrate Ed Markey qui, à propos des dirigeants de la tech, dit : « Ils vont devoir planter de nouvelles forêts pour toutes les assignations à comparaître que nous allons imprimer. » Elon Musk va avoir des comptes à rendre.
Oui, alors, beaucoup d'entre eux vont avoir des comptes à rendre. Mais on va voir jusqu'à quel point les démocrates vont poursuivre sur cette voie. Car encore une fois, c'est parce qu'ils avaient voulu les réguler, notamment Joe Biden, que tout d'un coup, les patrons de la tech se sont détournés des démocrates qu'ils finançaient jusque-là. Donc ils ne sont pas complètement impuissants. Ils restent encore à la fois très riches et dominants des secteurs entiers : le commerce avec Amazon, je vous l'ai dit, les liaisons satellites avec Starlink ou Blue Origin de Jeff Bezos, les réseaux sociaux, bien sûr.
Et donc, ils ne sont pas complètement démunis.
Comment vous expliquez justement cette défaite ? Si on regarde le Texas, l'endroit où Elon Musk s'est le plus investi, on a bien vu que James Alarico, le démocrate qui l'emporte, a fait campagne sur un nouveau clivage, non pas le clivage gauche-droite, mais les petits contre les grands, le peuple contre les milliardaires. Quel enseignement on tire de cela ? C'est aussi une forme de populisme.
Ah oui, mais c'est vrai que cet étalage des milliardaires que Trump lui-même a endossé, évidemment, au bout d'un moment, ça ne marche pas si chacun s'aperçoit que le coût de la vie explose. Tout va bien quand la prospérité est partagée. Si elle est le fait juste d'un petit clan au pouvoir, évidemment, là, on commence à se révolter. Et c'est ça qui s'est passé pour Donald Trump. La désaffection, elle est liée évidemment au coût de la vie qui a explosé, et notamment avec les guerres dans le Détroit d'Hormuz et au coût de l'essence et de l'énergie, mais aussi à la démonstration, au spectacle de la corruption et de la richesse étalée avec une obscénité qui devenait pénible pour la plupart des Américains.
Est-ce que c'est la fin du Trumpisme ?
Déjà, de fait, ça va être la fin de Donald Trump. Il a 80 ans. Donc, par un effet biologique, si je puis dire. Et c'est vrai que... Est-ce que c'est la fin du type de populisme qu'il représente ? À vrai dire, non. Vous verrez, mardi au Grand Rex, il y a une intervention sur l'utilisation du grotesque par les autocrates. C'est exactement ce qu'a fait Trump, mais d'autres l'ont fait avant lui. Et la façon d'utiliser à la fois le ridicule, l'excès, la provocation, qui est la marque de Trump, elle est la marque de tous les autocrates.
Et on a vu que dans un grand pays démocratique comme les États-Unis, au fond, les institutions étaient très faibles face à cette démonstration et que tout le monde prêtait allégeance à l'autocrate, même lorsqu'il paraissait tout à fait ridicule.
Et pourquoi a-t-il besoin du grotesque ? D'ailleurs, juste après la défaite, il parle tout de suite de sa salle de bal. Là, il y a un nouveau bras de fer parce qu'il veut faire construire un arc de triomphe. La justice, pour l'instant, lui dit non, mais il dit qu'il ne va pas lâcher. Pourquoi fait-il cela ?
C'est la marque même de son pouvoir. Kurtis Yarvin, qui est un des idéologues, si vous voulez, du Trumpisme, dit bien qu'au fond, croire en l'absurdité, c'est une marque de loyauté. Et pour les autocrates, c'est souvent ça. Et Trump a obligé, vous vous rappelez bien toutes ces scènes que nous avons vues où tout le monde venait lui prêter allégeance, parfois s'humilier dans son bureau ovale. C'était la marque de sa puissance. Ça l'est encore. Et c'est, au fond, la marque de la puissance des autocrates.
Alors, il se trouve que c'est un président démocratiquement élu et qu'il est confronté à la victoire de la démocratie, c'est-à-dire, effectivement, les élections l'ont battu. Donc, il a été battu dans les urnes. Mais c'est aussi la marque de son pouvoir. Et ça restera comme une leçon, probablement, pour les institutions américaines.
Et ça fait de lui un canard boiteux avec une guerre de succession qui commence d'ores et déjà. Quelques minutes après la défaite, le vice-président J.D. Vance considère que la guerre en Iran est une des raisons de cet échec. C'est une façon de couper le lien, de prendre ses distances, en tout cas, avec le président ?
Oui, mais il va avoir du mal quand même à sauver sa peau, J.D. Vance. Car lui, justement, il est l'homme que les patrons de la tech ont porté à la vice-présidence. Il est celui qui avait été repéré par Peter Thiel, notamment, l'un des idéologues et un des grands patrons de la tech. Et donc, effectivement, il était là aussi pour défendre leurs intérêts. Une partie des Américains le savent, une bonne partie d'entre eux. Donc, il va falloir qu'il coupe vraiment le lien de façon assez radicale pour pouvoir effectivement sauver sa peau et ne pas être emporté par le Trumpisme.
Mais ce que je comprends dans ce que vous dites, c'est que le Trumpisme ne survivra pas à Donald Trump ?
Après, une forme de populisme qui portera peut-être un autre nom survivra. Le Trumpisme, c'est un populisme, à vrai dire. Ça a été incarné, et incroyablement fortement, par ce personnage en couleur. Mais d'une certaine façon, on en retrouve les ressorts dans tous les populismes du monde entier.
Et quel monde après Trump ? C'est le titre de votre grande soirée. Est-ce qu'on va tout de suite en ressentir les conséquences sur le terrain de la guerre en Ukraine, de la guerre en Iran ?
En fait, il a laissé des traces importantes. D'abord, effectivement, il a mené des guerres ratées pour la plupart du temps. Il a modifié aussi la culture américaine. Il a donné un pouvoir incroyable à ces grands patrons de la tech. Il a changé la politique. Même s'il disparaît lui-même, il aura profondément modifié le pays et probablement montré que cette grande démocratie avait des faiblesses, avait des failles et qu'elle pouvait être embarquée, emballée dans une espèce de bourrasque insensée comme celle que nous avons vue.
On a très envie de vous entendre plus longtemps et on pourra le faire ce mardi au Grand Rex.
Ce sera un formidable spectacle et intelligent.
Quel monde après Trump dès 19h30 ? Un spectacle, puisqu'il y a la production artistique de Thomas Joly, un nombre important d'experts qui vont défiler les uns après les autres. Et ce sera retransmis dans une centaine de cinémas partout en France. Merci beaucoup, Raphaëlle Bacqué, d'avoir été notre invitée. On continue à en parler avec les experts. À tout de suite.
Si vous n'êtes pas devant votre écran, vous savez que vous pouvez également nous écouter, nous réécouter en podcast.
C dans l’air l'invitée du 6 novembre 2026 avec Raphaëlle Bacqué, grand reporter au quotidien Le Monde.
Le journal Le Monde organisera l’événement « Quel monde après Trump ? » le mardi 10 novembre, au Grand Rex, à Paris. Pendant près d’une décennie, les États-Unis et une partie du monde ont été profondément marqués par la politique de Donald Trump. Au lendemain de la cuisante défaite du camp républicain aux élections de mi-mandat, le moment est venu de mesurer les transformations engendrées par cette période, tant aux États-Unis que sur la scène internationale. Cette débâcle aux midterms signe-t-elle pour autant la fin du trumpisme ?